[DOSSIER] Des municipales exceptionnelles à bien des égards

Sonia Lagarde, maire sortante de Nouméa, a annoncé mercredi 4 février briguer un troisième mandat. Sa liste « Avec vous pour Nouméa », sans étiquette, « rassemble, je n’ai pas d’exclusive » a noté la candidate. La Loyaliste Naïa Wateou et le Générations NC Emmanuel Bérart, étaient présents à l’événement. (©Y.M)

Les électeurs de Nouvelle-Calédonie seront appelés aux urnes dans cinq semaines pour choisir leurs équipes municipales. Ce scrutin intervient en une année particulièrement chargée sur le plan institutionnel. Ce qui confère à ce premier rendez-vous électoral de 2026 un poids particulier.

 

  • DOSSIER UN POSSIBLE SEPTENNAT

Les candidats élus au soir du premier tour de scrutin, le 15 mars, ou du second, le 22, pourraient s’engager dans un mandat de sept ans, au lieu de six, à la tête de la gestion communale. Un potentiel encombrement dans le calendrier en est la raison.
Le successeur du président de la République, Emmanuel Macron, sera élu en 2027 pour cinq ans, soit jusqu’en mai 2032. Toutefois, l’exercice des équipes municipales choisies dans moins de deux mois doit s’achever en mars 2032. La campagne pour l’élection présidentielle se percuterait donc avec le vote communal. Sans parler de possibles législatives en cette période. L’idée d’un septennat des maires est ainsi avancée, sans être arrêtée. « La solution du décalage d’un an est sans doute la solution la plus probable », a déclaré, en avril 2025, Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, au journal Ouest-France. Une année de plus à la direction des affaires, alors que le mandat 2020-2026 en Nouvelle-Calédonie fut déjà très lourd : Covid, conflit autour de l’usine du Sud, arrêt de KNS, émeutes de mai 2024, assèchement des finances…

Pour des raisons diverses, « trois maires sur les quatre de l’agglomération n’ont pas fini leur mandat », observe Pierre-Christophe Pantz, enseignant-chercheur à l’université de la Nouvelle-Calédonie. Néanmoins, il ne semble pas y avoir une crise des vocations, selon Pascal Vittori, président de l’Association française des maires (AFM-NC), au regard des intentions au sein de son groupe.

  • LE CHOC INDÉPENDANTISTE

« L’heure est au combat », a insisté le président de l’Union calédonienne, Emmanuel Tjibaou, en ouverture du 56e congrès du parti, à Maré, vendredi 23 janvier. Cette « lutte » traversera notamment l’échéance des municipales. Pointé du doigt pour son engagement dans la CCAT à la veille des émeutes de mai 2024, fermement opposé à l’accord de Bougival et à son complément signé lundi 19 janvier à Paris, le mouvement entend démontrer la solidité de sa popularité sur le terrain, l’UC revendiquant aujourd’hui 13 mairies sous sa bannière sur 33.

L’objectif est d’inscrire en mars des candidats dans toutes les communes et de « s’assurer que la ligne politique du mouvement soit bien retranscrite » dans ces collectivités, expose le secrétaire général, Dominique Fochi. Une question de performance pour les uns, de crédibilité pour les autres. Un vrai test quoi qu’il en soit.

La rupture au sein du FLNKS historique, traduite par le départ du Palika et de l’UPM l’an dernier, sera palpable à ces élections. Hormis dans certaines localités de Brousse, l’UC et l’UNI, qui présentent des positions diamétralement opposées sur l’accord institutionnel et économique, auront bien du mal à s’entendre sur des listes ou des candidats communs en des points clés.
L’élaboration de listes indépendantistes uniques, comme en 2020 à Nouméa et dans les trois communes périphériques, ne se reproduira pas. L’UC et l’UNI voudront à coup sûr compter leurs forces, même si les municipales sont un rendez-vous électoral de proximité. « Ce scrutin est un tremplin pour les provinciales », analyse un élu indépendantiste. Paramètre nouveau, les dissidents du Palika, de l’UPM et de l’UNID, en désaccord avec Bougival Élysée-Oudinot, voudront sans doute peser dans la balance.

  • L’UNITÉ LOYALISTE MISE À MAL

Un cap était tracé, mercredi 5 novembre, à Apogoti, lors de la présentation des têtes de liste Loyalistes dans quatre communes (Bourail, Païta, Dumbéa et Mont-Dore). « Notre unité ne se fait pas qu’au niveau institutionnel, elle se fait également sur la politique du quotidien », avait observé Gil Brial, qui a appelé, avec Sonia Backès, cheffe de file du mouvement, à l’union du camp non-indépendantiste. La réalité est plus complexe, comme en attestent des oppositions suspectées à Nouméa ou déjà déclarées au Mont-Dore entre le Rassemblement-LR et Générations NC. Il peut y avoir plusieurs raisons : volonté des partis politiques d’être sur la scène et de se confronter aux suffrages dans la perspective des élections provinciales cette année, ambitions personnelles soutenues par un mouvement, divergences dans les aspirations communales…
Une question apparaît : l’association Éveil océanien-Calédonie ensemble, à travers un intergroupe depuis le 12 décembre au Congrès, se prolongera-t-elle par des candidatures communes aux municipales ? Fort possible, à Nouméa, mais pas seulement. Les deux organisations partagent des analyses dans des domaines du quotidien (transport, logement, culture…).

L’un des enjeux sera de faire accepter cette alliance à leur électorat respectif.

  • LA COURSE AUX FINANCES

À la suite des émeutes de mai 2024, « sur le plan financier, la chute des dotations et participations – principale source de recettes – a fortement affecté les communes (- 14 % de recettes) », a précisé l’Agence française de développement (AFP), début décembre.

« L’observatoire met en évidence une épargne nette en baisse, un fort ralentissement de l’investissement (- 23 % par rapport à 2023) et des marges de manœuvre fragilisées dans un contexte encore incertain ». Si « les municipalités ne sont pas concernées au premier titre de l’accord » validé à Paris en janvier, pointe l’universitaire Pierre-Christophe Pantz, « les financements vont directement toucher les communes ». Le document signé par les principales organisations politiques, à l’exception du FLNKS, comprend l’activation d’un pacte de refondation de 2,2 milliards d’euros sur la période 2026-2030, selon les calculs de la ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou. Le redressement des finances communales ou du moins la gestion saine avec les moyens du bord constitueront dès lors l’un des axes de la campagne électorale.

  • BOUGIVAL ENVAHISSANT

L’élection des maires en mars s’insère, en Nouvelle Calédonie, entre la conclusion en janvier d’un accord complémentaire à l’accord de Bougival assorti d’un volet économique et social et un scrutin provincial capital – à une date aujourd’hui indéterminée. La tentation est donc grande, pour les candidats ayant des vues territoriales, de faire de cette campagne municipale une tribune afin de « préparer » l’électorat. « La question politique sur Bougival va s’immiscer dans les élections », tranche Florentin Dedane, président de l’Association des maires de Nouvelle-Calédonie (AM-NC). Hormis l’aspect financier d’envergure « Nouvelle-Calédonie », « c’est une astuce ou une dérive de certains candidats d’utiliser les enjeux territoriaux », pointe Yoann Lecourieux, maire sortant de Dumbéa, qui s’inscrit à nouveau dans la course électorale de mars.

« Nous voulons mettre l’humain au cœur de l’action municipale », a noté Yoann Lecourieux, qui conduit la liste « Dumbéa avant tout ! ». La sécurité, le vivre-ensemble ou encore le projet de reconstruction et de développement sont des axes majeur. (©Y.M)

Les avis divergent sur la réelle prise en compte de l’opinion des maires dans l’accord de Bougival et de son complément de janvier. « Les communes le seront au moment du débat institutionnel, c’est-à-dire au moment de la préparation de la loi organique et de la loi fondamentale », appuie Pascal Vittori, président de l’AFM-NC, qui a participé aux récentes négociations parisiennes au sein de la délégation Les Loyalistes. « Je constate aussi que la dotation de solidarité républicaine a été décidée à la suite d’une visioconférence lors de laquelle j’ai soulevé les difficultés sociales de la population auprès du ministre Manuel Valls ». Le dirigeant de l’AM-NC, Florentin Dedane, est plus circonspect et pessimiste. « Les maires sont oubliés. » Parce qu’à ce stade, « rien n’est pris en considération », à l’image du « partage de la compétence économique avec la province pour le développement de petits projets ».

  • L’ARGUMENT DE L’ATTRACTIVITÉ

Entre les recensements de 2019 et 2025, la population de Nouvelle-Calédonie a baissé de 6 811 habitants, soit 1 213 de moins en moyenne chaque année, a conclu l’Institut de la statistique et des études économiques (Isee). Cette mauvaise tendance, qui concerne en fait la province Sud, invite les candidats aux élections municipales à investir le terrain de l’attractivité. Surtout après le coup dur des émeutes de mai 2024 qui a favorisé des départs de l’archipel. « Le monde économique peut se déterminer sur des candidats qui auraient des projets ou la volonté de créer de l’activité », explique Pascal Vittori, président de l’AFM-NC.

Ce traditionnel argument du dynamisme communal prend sans doute une dimension particulière cette année, en temps de crise. À travers le terme « attractivité », son collègue de l’AM-NC, Florentin Dedane, voit, lui, davantage les actions consolidant les équipes de santé et enseignantes. Des atouts jaugés par les familles en vue d’une possible installation dans la commune. En outre, le soutien social avec son panel d’interventions proposées en ces temps compliqués est pesé par bon nombre d’électeurs.

Antoine Romain mène la liste sans étiquette « Païta, j’y crois », qui a reçu le soutien de l’ensemble des composantes des Loyalistes. Deux grandes thématiques sont avancées : la sécurité et le cadre de vie des 28 000 administrés de la ville. (©D.R)
  • LA SÉCURITÉ EN AVANT

Des candidats, plus ou moins déclarés, considèrent la sécurité des communes comme « un enjeu fondamental ». Ce pan de programme est exacerbé à Nouméa et dans son agglomération, à la suite du traumatisme des émeutes de 2024. Mais pas seulement. Sous ce thème sont placés, par exemple, le renfort de la police municipale, la plus haute coopération avec la gendarmerie ou la police, un effort sur le dispositif de caméras de surveillance, etc. A contrario, selon des habitants, un maire sortant ayant de nouvelles ambitions municipales pourrait être handicapé par un bilan très mitigé dans ce domaine sécuritaire. De tels moyens coûtent cher. L’habilité du candidat dans la recherche de financement sera dès lors commentée.

Yann Mainguet