[DOSSIER] David Guyenne : « Ducos, c’est l’espoir d’une relance demain »

Pour David Guyenne, la solution sera sociétale et économique et devra inclure tout le monde. (© Archives DNC / A.-C.P)

Une centaine de milliards de francs de dégâts estimés, plus de 350 entreprises touchées et 3 000 emplois perdus. Le premier bilan des émeutes est catastrophique. David Guyenne, président de la Chambre de commerce et d’industrie, prône l’inclusion de tous dans le futur projet de société calédonien, dont l’économie doit être un des piliers.

DNC : Lundi 20 mai, la CCI dénonçait dans un communiqué le fait que Ducos, « poumon économique », soit abandonné à son sort, estimant qu’il était « impératif de sécuriser la zone ». Pourquoi ce cri d’alerte ?

David Guyenne : Pour défendre ce qui reste de l’économie. Ducos, c’est l’espoir d’une relance demain, on ne peut pas tout laisser brûler. Il reste des infrastructures stratégiques, critiques. Mes bureaux ont brûlé, et si le data center est incendié, je n’ai plus rien, plus de données. À la suite de ce communiqué sur la nécessité de préserver ce qui reste, les forces de l’ordre sont venues. Tous les jours, on se bat pour qu’il y ait une prise de conscience du fait que Ducos va servir au redémarrage.

La CCI a mis en place un numéro vert : quelles sont les principales questions des entrepreneurs ?

Des demandes concernant les procédures avec les assurances, s’il faut nettoyer les locaux ou pas, ce qui se passe en l’absence de clause émeute, s’il y aura des aides pour passer ces moments difficiles, comment avoir accès à l’argent – ce qui est compliqué puisque les banques sont fermées – et, surtout, sur la sécurité en vue d’un retour au travail. Essentiellement des questions pratiques.

Le monde économique se réunit chaque jour. Quelles sont vos actions ?

Un groupe travaille sur la logistique concernant l’approvisionnement alimentaire et en médicaments. Un autre est en lien avec les banques et les assurances. L’idée est de définir des consignes en vue des déclarations. Nous apportons également un soutien moral aux entrepreneurs. Et puis nous pensons à après-demain, à la transition vers une économie qui va fonctionner en mode dégradé et aux types d’aides qui pourront être proposés aux sociétés qui vont repartir avec un tissu économique moindre, différent.

« Au niveau économique, il faudra 10 ou 15 ans pour s’en remettre. »

Quelles aides attendez-vous de l’État ?

Concernant les entreprises incendiées, on attend la mise en place d’un dispositif simplifié et uniforme pour que les entrepreneurs n’aient pas à se battre avec les experts des assurances. Et si l’assiette des dégâts est plus importante que leur capacité de remboursement, il faudra que l’État soutienne, il devra sûrement avancer de l’argent pour permettre de clore le dossier assurantiel. Nous avons besoin d’être accompagnés sur les sinistres. Pour celles qui ont été pillées, il est question d’un fond d’accompagnement qui permette de réinvestir pour relancer l’outil économique et que celles qui ont un prêt garanti par l’État depuis le Covid puissent le reporter. Un chômage partiel type Covid est évoqué.

Quelles conséquences craignez-vous ?

Nous attendons beaucoup de départs. Il y a eu un tel traumatisme… Au niveau sociétal, la réconciliation va prendre du temps. Et au niveau économique, il faudra 10 ou 15 ans pour s’en remettre. Il ne faut pas non plus oublier le nickel. Il n’y aura très probablement aucun repreneur pour KNS, ce qui signifie que la mise en sommeil pourrait se traduire par un arrêt définitif en septembre. La Nouvelle-Calédonie est ruinée. Le seul espoir, c’est la solidarité et l’action de l’État.

Comment imaginez-vous la reconstruction ?

Avant tout, nous prônons le dialogue. Nous avons toujours dit que la solution de sortie de l’accord de Nouméa, au-delà du politique, était sociétale et économique, avoir une démarche qui inclut tout le monde afin de sortir un projet calédonien. Le prix payé aujourd’hui est tellement fort, tellement lourd. Le prix du sang et des larmes, d’années, de vies de travail. Les Calédoniens ont l’obligation d’être écoutés et intégrés dans cet espace de dialogue et de reconstruction, on ne peut pas refaire les mêmes erreurs.

« La solution de sortie de l’accord de Nouméa, au-delà du politique, est sociétale et économique. »

Quel est le plus important pour la suite selon vous ?

Le vivre ensemble. Faire vivre ensemble la citoyenneté, dont l’approche ces 30 dernières années était politique, elle n’avait pas de corps, pas d’âme. Il faut faire moins de politique et trouver les moyens pour construire une économie et une société qui correspondent à ce que les gens veulent, à ce qu’ils sont. Je suis inquiet sur le risque de division. Si on ne met pas de chair, on continuera à faire la même chose. émeutes expriment aussi le manque de performance de l’économie calédonienne à créer de la richesse, à inclure tout le monde, et comment la Nouvelle-Calédonie peut être résiliente et autonome. L’économie doit être le pilier de la société de demain. Il faut lutter contre les inégalités, la fracture sociale, un facteur crucial pour l’équilibre de la Nouvelle-Calédonie. Certains Calédoniens ont l’impression de subir une guerre politique. On ne peut plus être des pions. Et puis, il faut construire des institutions efficaces, moins pléthoriques, inclure la société civile dans les dispositifs.

Comment vous sentez-vous ?

C’est un mélange de beaucoup de choses. Dépit, dégoût, colère, tristesse, mais il y a la solidarité et l’espoir. Certains chefs d’entreprise ont tout perdu et font preuve de beaucoup de solidarité. Il faut faire corps et avancer ensemble.

Propos recueillis par Anne-Claire Pophillat