[DOSSIER] Dans la crainte des requins

Les sports nautiques modernes se sont développés dans les années 1970, avec la planche à voile. Puis est arrivé le funboard, et le kitesurf, dans les années 2000. (© Glisse Attitude NC)

« À l’Anse Vata et la baie de Sainte-Marie, où on naviguait, on croisait de temps en temps des requins, mais il n’y avait jamais d’incidents. »

Michel Quintin, double champion du monde de planche à voile et directeur du CTOS, Comité territorial olympique et sportif, se souvient parfaitement de ses premières années sur l’eau, dans les années 1980. La « grande époque de la planche », décrit-il. « Il y avait du monde en mer, l’Anse Vata était bondée. » Et pourtant, aucun fait divers d’attaques de requin dans ce spot-là.

Ailleurs, des accidents survenaient quelques fois. Lorsque cela arrivait, « c’était toujours des pêcheurs sous-marins. Les sports nautiques n’ont jamais été touchés jusqu’à il y a quelques années ».

Attirées par le cadre de vie qu’offrait le territoire et sa facilité d’accès à la mer, de nombreuses personnes – véliplanchistes ou pas – s’y sont installées durablement. Les années 1990 sont rythmées par la Nouméa Cup, dont les images étaient retransmises à la télévision. « Il y avait aussi Robert Teriitehau, qui était sur le circuit de la Coupe du monde, et faisait rêver tout le monde », souligne Michel Quintin.

Laurent Gaüzere, ancien champion de funboard, a lui aussi été témoin de l’évolution des sports de glisse. Après la planche à voile est arrivé le funboard, « plus ludique ». Puis, « tous les 10 ans, il y avait un nouveau sport. Au début des années 2000, il y a eu l’apparition du kitesurf, qui a explosé, et dix ans après, du foil ». Pour lui, « l’Anse-Vata, c’était une arène. Tu t’installais sur la plage et tu regardais toutes ces voiles voguer sur l’eau, c’était magnifique. Pour moi qui ai beaucoup voyagé, c’était l’un des plus beaux endroits au monde ».

Les années 2010 marquent un tournant, avec les premières attaques de requins sur les pratiquants de sports nautiques, dans les eaux de Nouméa. « À partir de ce moment-là, le phénomène a été perçu de façon différente par le public, même s’il existait depuis des années autour du littoral calédonien », indique Claude Maillaud, médecin légiste et spécialiste des requins.

L’agression d’un homme en kitesurf dans la baie de Sainte-Marie, en 2014, fait grand bruit. Elle est suivie par le décès d’un plaisancier, à l’îlot Maître, en 2015.

ARRÊT DES COMPÉTITIONS

Jusqu’à aujourd’hui, les attaques n’ont cessé d’augmenter. Certains pratiquants font le choix d’arrêter leur sport, de façon temporaire ou définitive. Les conséquences sont significatives pour toute une partie de l’économie tournant autour de ces sports nautiques, des magasins de vente de matériel aux clubs et entreprises de location.

Le risque requin, couplé aux années Covid, provoque l’arrêt des compétitions de ces sports. En 2025, les compétitions de surf reprennent officiellement, après trois ans de pause. Certaines disciplines ont la possibilité de s’adapter et de délocaliser leurs évènements. Le 11 avril, la Coupe vitesse NC 2026 de va’a s’est tenue sur le lac de Yaté. Les compétitions de natation en eau libre sont, quant à elles, organisées à l’intérieur du filet anti-requins de la baie des Citrons, mis en place à partir de 2023 par la ville de Nouméa et la province Sud. Chacun essaie de s’adapter aux risques.

Néanmoins, pour certaines pratiques, comme le kitesurf, le surf, le wingfoil, et d’autres sports de glisse, « l’organisation de compétitions reste très compliquée », soutient Michel Quintin.

Le 15 avril, une attaque est survenue à la Côte-Blanche, sur un pratiquant de va’a, ce qui n’était encore jamais arrivé. « C’était l’évènement qui manquait pour affirmer que toutes les catégories de sports nautiques pouvaient être concernées. », indique Claude Maillaud.

Plus que jamais, les mesures anti-requins instaurées dans d’autres pays sont scrutées. De la surveillance par drones à la mise en place de capteurs sous-marins (qui détectent les requins sur lesquels ont été fixés des balises électroniques), des solutions à long terme sont espérées. « La Calédonie est connue à travers le monde pour son lagon et pour être un paradis pour les sports nautiques. À force, nous allons davantage être cités pour les requins », déplore un professionnel.

Nikita Hoffmann