Comment concilier développement économique et conservation ?

Les modalités d’exploitation du parc doivent être définies cette année. Où placer le curseur entre maintien d’une activité et préservation ? Quelles sont les bonnes règles et les bonnes pratiques à adopter ? Cela passera par la « concertation » et le « compromis », selon Joseph Manauté, membre du gouvernement en charge du site. « Si on impose, ça ne marchera pas. »

 

LA PÊCHE HAUTURIÈRE

C’est la principale activité dans le parc. Seul un type de pêche est permis, celui de la palangre horizontale. « C’est une des pratiques les plus responsables, insiste Mario Lopez, président de la fédération des pêcheurs hauturiers. 16 bateaux ça ne fait pas beaucoup, c’est comme si on mettait un hameçon dans une surface de près de deux fois la ville de Nouméa. » Autour de 2 450 tonnes de poisson ont été pêchées l’an dernier, principalement du thon, mais aussi du saumon des dieux, mahi-mahi, marlin et de l’espadon, dont 80 % sont destinés au marché local. Des rendements en baisse depuis 2015, selon le rapport des observateurs des pêches 2020.

Mario Lopez met en avant un système vertueux. « Les équipages sont 100 % calédoniens et aucune licence n’est vendue aux pays étrangers », contrairement à ce qui peut se passer au Vanuatu ou à Fidji. Et revendique faire « beaucoup d’efforts ». « On ne vide pas le lagon et on préserve naturellement en changeant de zone selon les périodes. » Et en cas de pêche accidentelle de requins ? « On les relâche vivants. » Les endroits qui leur sont interdits ? Les réserves. La fédération ne souhaite d’ailleurs pas qu’il y en ait davantage. « Si on était 200 bateaux, je ne dis pas, mais là… En plus, les thons bougent, ils ne restent pas au même endroit. »

Est-ce incompatible ? Une étude publiée en 2020 dans la revue Nature Communications montre qu’à Hawaï, les revenus générés par l’industrie du thon ont augmenté après l’extension de deux grandes aires marines protégées.

« Aller un peu plus loin »

Malgré tout, la pêche n’est pas sans conséquences avec la prise d’espèces emblématiques ou menacées (requins, globicéphales, thon bachi, etc.) Les navires sont surveillés lors de leurs campagnes en mer, mais l’objectif de 10 % n’a pas été atteint en 2020 (7,6 %). L’association Ensemble pour la planète « demande que l’effort de recensement des observateurs de pêche passe à 30 % des campagnes pour une meilleure fiabilité » des résultats. François Tron, directeur de programme à Conservation International, appelle à « mener des études pour essayer de comprendre les raisons de la diminution des rendements. »

Reconnaissant les pratiques durables du secteur, l’activité est « réduite » et les marins « ont concédé la ligne des 1 000 m autour des îles et récifs éloignés qui étaient une zone de pêche pour eux », Manuel Ducrocq estime qu’il est possible de faire mieux. « Peut-être qu’on peut aller un peu plus loin. »

 


♦ CLASSER, OUI, MAIS QUOI ?

Des sites ont été identifiés afin d’être classés, comme des monts sous- marins. « Ce sont ceux qui présentent les enjeux les plus importants de conservation et ont une forte valeur culturelle et patrimoniale », affirme Joseph Manauté. C’est le cas d’Antigonia, au sud de l’Île des Pins, lieu de rassemblement des baleines à bosse. Mais, l’autorisation de la pêche ou du tourisme fait débat. Viendra après le cas des îles hautes. « Ce sont des choses rares et il est de notre responsabilité de conserver des milieux qui n’existent plus ailleurs. »

Pour parvenir à 30 % de la surface de l’aire marine protégée, Joseph Manauté envisage la possibilité de classer un tiers du parc en un bloc. « La superficie sud-est peut être valorisée. On peut imaginer que cette zone soit mise en protection forte. C’est plus simple à illustrer et les enjeux de pêcherie ne se situent pas ici, mais plus à l’ouest, au centre et au nord. » Cela pourrait cependant évoluer avec le réchauffement climatique. « C’est possible que ça parte vers l’est, ce qui est valable aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain selon les mouvements des thons », remarque Manuel Ducrocq.

Au final, si chacun doit montrer « sa bonne volonté pour trouver un compromis, Joseph Manauté prévient. In fine, on arbitrera s’il n’y a pas de consensus. »

Après les monts sous-marins, le cas des îles hautes, à l’image de Walpole, doit être étudié. (© Cyrille Huruguen/ASNNC)

 


♦ LE TOURISME

Après le tollé suscité par son annonce de se rendre aux Chesterfield, la compagnie Le Ponant avait annoncé, début 2019, renoncer à son projet. « Depuis, il n’y a eu aucune autre demande, déclare Élodie Jaunay, directrice de l’agence Kenua. On voulait essayer de développer cela mais ça a été un échec. »

En revanche, d’autres activités nautiques ont lieu dans le parc, où elles sont autorisées en dehors des réserves, telles des excursions pour de la pêche à la traîne du côté de Walpole ou des croisières en catamaran à Antigonia. « Il y a de la demande », indique Michel Fondere, gérant de Te Fetia Charter et membre du comité de gestion du parc pour le compte du Syndicat des activités nautiques et touristiques, dont « certains adhérents aimeraient pouvoir accéder à des endroits comme d’Entrecasteaux, notamment pour la plongée ». Celui qui s’est spécialisé dans les expéditions scientifiques a été sensibilisé. « Quand je vois les précautions que prennent les chercheurs ! Ils doivent notamment changer de vêtement en débarquant sur un îlot pour ne pas amener de parasites. »

Agrément et compensation

La solution pourrait être d’établir un zonage et de créer un agrément afin d’autoriser une activité selon un protocole très strict. « Cela représente forcément un dérangement, alors on pourrait envisager une compensation, un nettoyage des déchets sur les îlots par exemple. Il y a une nécessité de protéger, mais tout interdire n’est pas bien non plus, cela peut avoir un effet pervers. »

Le plan de gestion du parc prévoit le tourisme durable, mais selon quelles règles ? Quel type de croisière, dans quelles conditions et à quels endroits ? Le débarquement peut-il être autorisé dans les réserves ? Autant de questions qui devront être tranchées. Certaines croisières proposent par exemple d’observer les oiseaux marins depuis le bateau, à distance. EPLP y est fermement opposé. Dans un communiqué en date du 1er avril, l’association exprime des craintes concernant deux projets qui seraient en cours : des « conventions seraient en cours de signature avec des compagnies australiennes spécialisées dans le ‘tourisme d’observation’ ».

 


♦ LES FONDS SOUS-MARINS

Les fonds sous-marins du parc regorgent-ils de richesses insoupçonnées ? Le niveau de connaissances reste encore faible. Mais si le potentiel s’avérait intéressant, il pourrait attiser les convoitises. Des pays tels que le Royaume-Uni, la France, la Chine et l’Allemagne ont déjà obtenu des permis d’exploration. Au vu du contexte géologique de la région, la ZEE pourrait contenir des ressources minérales variées : hydrocarbures, phosphates, manganèse, cobalt, titane, platine, nickel, phosphore, cuivre, zinc, argent, or… Les phosphates (ou guano) sont les seuls à avoir été exploités au XIXe siècle à d’Entrecasteaux et Walpole.

Lionel Loubersac, ancien scientifique et membre du Cluster maritime, milite pour aller voir ce qu’il se passe au fond. « Il faut savoir ce qu’il s’y trouve dans un objectif de connaissances, indispensable pour gérer et décider de façon éclairée. » Mais avec quels moyens ? « Par exemple, si c’est avec des sonars, cela peut être gênant pour certaines espèces comme les cétacés », précise Joseph Manauté. Et les campagnes d’exploitation ? « Un moratoire, pourquoi pas, on est prudent et on attend de voir. » Dans son discours de politique générale, Louis Mapou s’est prononcé en faveur d’un moratoire sur l’exploration et l’exploitation des ressources minières profondes, poursuit le membre du gouvernement. « On est chargé d’élaborer un texte qui sera probablement une loi de pays. »

Revoir les couloirs de navigation

Face au trafic, – évalué à 75 navires par jour en moyenne sur l’ensemble de la ZEE, dont la moitié de navires sous pavillon calédonien –, une réflexion est également menée sur les voies maritimes. « Il s’agirait d’encadrer un peu plus la route des navires, notamment étrangers, et de limiter les impacts, comme le rejet des eaux usées », selon Élodie Jaunay. Pour EPLP, un travail de définition de couloirs de navigation éloignés des sites écologiquement sensibles est nécessaire. Sachant qu’une réglementation existe, encadrée par l’Office maritime international. Cela pourrait avoir pour conséquence de « rallonger la route et de créer davantage de pollution, remarque Lionel Loubersac, ce qui n’est pas mieux ».

 


♦ LA VALEUR COUTUMIÈRE

Un travail est en cours sur l’importance du parc dans le monde kanak. Jean-Yves Poédi, membre du comité de gestion et du bureau du conseil coutumier de l’aire Ajië-Aro, y participe. « L’océan a une valeur spirituelle en dehors de la valeur nourricière, il n’y a pas de distance entre l’homme kanak et l’environnement terrestre et marin. Cela fait partie de notre philosophie, c’est un ensemble. » Le parc renferme des espèces d’importance culturelle, certaines sont consommées (tortues, dawas, etc.), d’autres sont totémiques (baleines, requins, etc.),. Et puis, il y a les monts sous-marins. « On veut contribuer, apporter notre vécu de 3 000 ans d’histoire, amener notre vision, qui est différente, et cela pourrait passer par une loi de pays. »

Jean-Yves Poédi plaide pour un équilibre qui assure aux générations futures de quoi manger. « Les anciens parlent de la dégradation et du déclin des ressources, il faut corriger le tir. On se positionne aussi comme garde-fou. » Il est question de couloirs de navigation pour les paquebots par exemple, « pour ne pas que l’histoire du Kea Trader se reproduise ». Concernant les activités, « s’il faut garder la pêche hauturière, pour le reste, il faut discuter ».

Les atolls d’Entrecasteaux représentent un hotspot de reproduction de la tortue verte dans le Pacifique. (© Nicolas Job)

 


♦ LA SURVEILLANCE

L’étendue du parc en fait une zone très complexe à surveiller. « On est sensible aux zones limitrophes avec le Vanuatu, etc., des pays qui ont moins d’exigence que nous en termes de pêcherie parce qu’il peut y avoir des incursions », explique Joseph Manauté. En partenariat avec l’État et grâce au soutien des pêcheurs. Mais, cela reste insuffisant. Afin d’améliorer le système actuel, un programme de surveillance est engagé avec l’État pour un investissement de 240 millions de francs (70 % financés par l’État et 30 % par la Nouvelle-Calédonie).

Il comprend, entre autres, le développement d’une application dont seront dotés les navires de pêche calédoniens pour suivre les bateaux (elle sera livrée en septembre), dans le cadre de l’opération « sentinelle des mers ». L’idée ? Détecter les navires non déclarés et les prélèvements non autorisés. L’intervention se fait ensuite grâce aux forces aériennes et maritimes de l’État, qui dispose, entre autres, d’un Guardian. Il a également été demandé que les officiers de marine soient habilités à constater des infractions. C’est désormais le cas.

 


« Prendre des décisions à la hauteur des menaces »

Claude Payri, directrice de recherches à l’IRD, préside le comité scientifique. (© A.-C.P.)

 

S’il n’émet que des avis consultatifs, le comité scientifique, présidé par Claude Payri, compte jouer pleinement son rôle dans l’élaboration de la réglementation du parc naturel de la mer de Corail, « pour éclairer une gestion soutenable ».

DNC : Quel est le rôle du comité scientifique ?

Claude Payri : Le comité réunit 15 chercheurs choisis pour leurs expertises scientifiques. Il est sollicité afin de contribuer à l’élaboration d’un cadre pour les activités de recherches à y mener en réponse aux attentes des gestionnaires, et exprime des avis sur les différents dossiers concernant le parc, y compris les aspects de régulation. Il a également un rôle de communication et d’interface entre les usagers, le parc et la recherche, via l’animation de conférences et la rédaction d’articles.

Pourquoi en avoir accepté la présidence ?

Je crois aux enjeux scientifiques, environnementaux et sociétaux de ce parc, et il était évident pour moi de poursuivre le travail engagé lors du premier mandat. Aucun scientifique ne souhaite voir cet espace dégradé par des activités non contrôlées, et il est important que leur voix soit entendue pour éclairer une gestion soutenable de ces espaces exceptionnels. Et puis, faire la promotion de ces espaces naturels fait partie de notre mission. Le comité ne demande qu’à être sollicité et écouté sur ces questions.

Quelle est votre feuille de route ?

Seuls les récifs coralliens éloignés bénéficient de mesures de protection. Notre souhait est de poursuivre le travail engagé sur les monts sous-marins, de programmer la réflexion sur l’écosystème hauturier et de réévaluer les problématiques liées à la fréquentation des écosystèmes coralliens et des îlots associés avec l’éclairage des travaux scientifiques en cours.

En quoi est-ce important de récolter de la connaissance sur le parc ?

Pour protéger correctement et de manière durable un bien, on a besoin de s’appuyer sur des données objectives et valides. Cela ne veut pas dire que l’on doit attendre de tout connaître et de tout comprendre pour agir et proposer des plans de gestion. Quoi qu’il en soit, les décisions prises doivent être acceptées par toutes les parties. Cela se bâtit progressivement et dans la concertation.

Les discussions encadrant les activités comme la pêche et le tourisme doivent être initiées cette année. Quelles questions se posent ?

Elles seront évoquées lors de la reprise des travaux sur les mont sous-marins et l’évaluation de l’impact des réserves en place dans les zones éloignées. La réflexion sur la fréquentation touristique des îlots éloignés se nourrira par exemple des résultats des travaux en cours notamment sur les oiseaux marins.

Certains sites ont-ils plus de valeur que d’autres et devraient-ils être sanctuarisés ?

Chaque milieu a son importance. L’essentiel est de savoir ce qu’on veut en faire et dans quelles perspectives. Pour autant, certains d’entre eux sont extraordinaires en termes de biodiversité mais aussi sur un plan culturel et méritent d’être sanctuarisés. Le réchauffement climatique pose la question du devenir des écosystèmes, d’où l’intérêt de prendre des décisions à la hauteur des menaces qui pèsent. Des pressions, même faibles, existent et appellent à la vigilance et à la mise en place de réseau d’acquisition de données et de surveillance.

 

Anne-Claire Pophillat

 

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