[DOSSIER] Ciment et béton : la grise mine

Frappée par une chute du nombre de chantiers à alimenter, et une absence totale de visibilité, Tokuyama NC déclare connaître la pire année de toute l’existence de la cimenterie sur le territoire. Malgré l’arrêt récent d’un des trois acteurs, le marché du béton est lui aussi en difficulté.

L’indicateur est pertinent. Tokuyama Nouvelle-Calédonie est l’unique producteur de ciment de l’archipel. Le niveau de consommation du produit est de fait symptomatique de l’état de santé du secteur BTP. Le seuil qui traduit une activité correcte se situe à 100 000 tonnes. Lors des plus belles années, en 2010 par exemple, avec la construction du projet KNS dans le Nord, le curseur est monté à 160 000 tonnes (140 000 tonnes sur le marché courant), pour une capacité de production de l’usine établie à 200 000.

Puis la courbe a fléchi, pour atteindre, de 2021 à 2023, 70 000 tonnes annuelles. Avant de plonger à 45 000, au terme de l’exercice 2024 marqué par les émeutes urbaines. « Cette année, nous espérons faire 35 000 tonnes », calcule Loïc Le Pen, directeur commercial de la société basée à Numbo, à Nouméa. C’est dire la force de la dépression qui s’abat sur ces métiers du bâtiment et des travaux publics. Le très faible nombre de chantiers, tant dans la sphère privée que publique, pèse.

« Nous faisons venir la matière première, le clinker, du Japon », pays d’origine du groupe, ajoute le cadre de Tokuyama. « Auparavant, quand tout allait bien, nous accueillions entre quatre et six bateaux par an. Aujourd’hui, on est tombé à deux ». L’export de ciment, vu sa qualité, peut constituer un débouché intéressant, mais les volumes restent marginaux : entre 10 et 15 % des ventes, vers Wallis-et-Futuna et la Polynésie française.

UNE PREMIÈRE EN 53 ANS

La comptabilité subit le choc. Si l’équilibre était juste atteint l’an dernier, l’exercice étendu de mars 2025 à avril 2026 dans l’entreprise sera déficitaire. « Ce sera le premier en 53 ans d’existence. C’est un signe. Assez difficile, déplore Loïc Le Pen. Tous les mois, nous perdons de l’argent. »

Dans ce contexte très compliqué, la résilience est de mise avec le soutien des actionnaires, dont la multinationale japonaise majoritaire au capital. Tout comme l’extrême vigilance est essentielle sur les dépenses. La filiale n’envisage pas, à ce stade, de redimensionnement. Seuls les départs à la retraite et anticipés n’ont pas été remplacés, Tokuyama NC compte aujourd’hui 27 salariés contre 32 au plus fort de l’activité, leur volume horaire, donc leur revenu, peut être affecté par la faiblesse du carnet de commandes, mais leur emploi est aujourd’hui maintenu.

Loïc Le Pen, directeur commercial division ciment de Tokuyama Nouvelle-Calédonie. © Y.M.

Les sous-traitants transporteurs ont de même été conservés, observe le directeur commercial. « Parce que nous sommes dans l’espoir d’une reprise. Se déshabiller aujourd’hui de compétences acquises de longue date engendrerait une situation bien compliquée lors du regain économique. » La question est : quand ? Les fins de chantier sont achevées. De plus, entre la décision d’investissement et le démarrage effectif des travaux, un certain temps s’écoule toujours. Mais, surtout, aujourd’hui, « nous n’avons aucune visibilité, signale Loïc Le Pen. Aucune. »

LE PONT DE LA TONTOUTA

Les fournisseurs de béton se placent dans la même spirale. Le marché a même enregistré la cessation d’activité d’un des trois acteurs de la place il y a quelques mois, la société Sogesco. « En réalité, cet arrêt, nous le ressentons à peine », explique Gérard Tollet, directeur de Bétonpac et d’Audemard Pacifique. « Nous avons gagné quelques clients », mais le besoin de béton est si bas que la redistribution des volumes n’a pas grandement modifié la production de la société spécialisée, concurrente de Sobeca.

L’entreprise Bétonpac s’inscrit sur une tendance à 15 000 m3 cette année, alors que l’équilibre économique d’une centrale se situe autour de 30 000 m3. La situation comptable est « extrêmement fragile, parce que je n’ai aucune perspective, souligne Gérard Tollet. J’ai des chantiers qui s’arrêtent et qui ne se renouvellent pas. En ce moment, nous n’arrivons pas à rentrer de nouveaux chantiers, parce qu’il n’y en a pas. »

Des travaux sont en cours, ceux du poste 8 du port autonome. La consomma-tion de béton est toutefois inférieure au besoin traditionnel dans le bâtiment ou le logement. Un projet phare est inscrit dans les tablettes des autorités publiques : le pont de La Tontouta. La consultation a été lancée début août. Le volume global de béton commandé baisse depuis 2016. Une bascule. Aujourd’hui, il faut tenir.

Yann Mainguet