Des pratiquants de sports nautiques hésitent à retourner en mer à cause du risque requin. Certaines marquent une pause temporaire de leur activité sportive, quand d’autres décident de totalement arrêter.
Parawing, downwind, wingfoil… Ces activités nautiques ne vous disent peut-être rien, mais elles séduisent de nombreux amoureux du lagon calédonien. Dont Antoine, qui en pratique depuis une quinzaine d’années. Infirmier libéral, il s’y rend durant son temps libre, après ses journées de travail ou durant le week-end.
Les récentes attaques de requin le font néanmoins réfléchir, lui qui pensait déjà, depuis quelque temps, à modifier son itinéraire de downwind. « Le parcours type, c’est du Ouen Toro jusqu’au Kuendu Beach. Sauf qu’en janvier, des pêcheurs ont été chargés à deux reprises, devant la clinique de Nouville », raconte-t-il.
S’il avoue être retourné en mer entre les deux interdictions de baignade*, Antoine veut « ralentir un peu » la pratique. Père de deux enfants en bas âge, « je me demande parfois si le jeu en vaut la chandelle… Quand je vois ma fille de 7 ans qui me parle des requins, ça me fait réfléchir ». Il envisage d’acheter un bateau, afin de pouvoir s’adonner à son sport loin des côtes, où le risque est moins grand. « Je pourrai ainsi pratiquer sereinement, mais aussi enseigner cela à mes enfants, car je pense que c’est réellement une activité qui doit être partagée. »
Comme Antoine, Aurélien** pense, lui aussi, à se rendre moins souvent en mer. Pratiquant le foil – dans toutes les disciplines – , il a commencé à avoir une appréhension suite à l’agression mortelle qui s’est déroulée à Poé, près de Bourail, en 2016, à seulement 60 centimètres de la plage. « À partir de ce moment-là, dès qu’il m’arrivait de tomber dans l’eau, je remontais immédiatement sur ma planche sans traîner. »
Après chaque attaque, il arrête un temps, puis reprend confiance au fur et à mesure. « C’est souvent comme ça, on voit les autres qui continuent, donc ça nous rassure, jusqu’au prochain accident ».
Le décès du wingfoileur, le 22 février dernier, l’a marqué plus profondément. « Je faisais de la wing ce jour-là, ça aurait pu être moi. » Depuis, il s’adonne uniquement au surf au récif et au pumping foil, une pratique à quelques mètres au-dessus de l’eau et qui ne nécessite pas beaucoup de profondeur.
MODIFICATION DES HABITUDES
Gérant du magasin d’équipements nautiques Vakarm, Vincent Despaty est témoin de ces changements d’habitudes. « Il y en a beaucoup qui pratiquaient le wingfoil et qui, désormais, repassent sur le kite, car avec un kite on peut naviguer sur les platiers, donc il y a quasiment zéro risque d’attaque. Alors qu’avec la wing, on est obligés d’être en pleine mer », décrit-il.
En parallèle, « il y en a qui arrêtent purement et simplement », et s’essaient à d’autres sports, comme le vélo ou le trail. Comme lors de la crise requin en 2023, certains « reviennent en magasin et bradent leur matériel en me demandant de le racheter ». Même si ce cas de figure est « quand même beaucoup moins prononcé qu’en 2023 ».
Récemment, il a rencontré Alain**, venu le voir au magasin. En séjour durant six mois sur le territoire, il voulait s’initier au kitesurf. S’il connaît bien la mer et est adepte depuis de longues années de plongée sous-marine et de planche à voile, il n’a pourtant pas hésité à annuler ses cours, lorsqu’il a pris connaissance des attaques de requin. L’homme de 65 ans a navigué en Afrique du Sud, en Polynésie française et « dans le monde entier ». « Je n’ai pas trop peur des requins en temps normal, mais là, vu le phénomène qu’il y a ici, c’est quand même assez inquiétant. Je ne veux pas prendre de risque », partage-t-il.
Amoureux de la mer, tous s’interrogent sur les raisons de ces attaques. Chacun y va de son avis. Pour Daniel**, qui pratique le kitesurf et le wing, « on ne peut pas simplifier le problème en accusant simplement les requins. On doit trouver ce qui déclenche ces accidents ».
Selon Antoine, les éclairages aquatiques à proximité des zones de plaisance et de loisirs sont à interroger. « L’éclairage du Roof, par exemple, c’est très sympa, mais on sait que ça attire les poissons, et donc les requins. À force, ils se sédentarisent, car tous les soirs, ils savent qu’il va y avoir des poissons à cet endroit-là ».
Vincent, lui, pense qu’une « étude sérieuse » devrait être réalisée, en même temps que « des prélèvements réguliers ».
Nikita Hoffmann
* Du lundi 23 février au mercredi 4 mars et du jeudi 16 avril au lundi 27 avril.
**Prénoms anonymisés

