[DOSSIER] À la « Caravane des mémoires », un besoin criant de parole

« On vit ensemble mais on ne se dit pas tout. Il faut qu’on parle sinon un jour ça explosera encore » avance un témoin. « S’il y a un élément à ressortir du travail qui a été fait à Voh, c’est un besoin criant exprimé par tous de parole », souligne Christophe Sand de PMVR. Photos : Clotilde Richalet/ Hans Lucas via AFP, Dominique Faget/ AFP, archives DNC/ CM, DR

À travers la « Caravane des mémoires », l’association Paroles, mémoires, vérités, réconciliations (PMVR) a expérimenté à Voh une démarche de collecte de la parole citoyenne. Les témoignages recueillis soulignent des fractures toujours vives entre Calédoniens, mais aussi une volonté partagée de réconciliation. 

Peut-on espérer qu’en verbalisant les douleurs du passé s’ouvre un chemin de réconciliation, de guérison et de paix durable en Nouvelle-Calédonie ? C’est la conviction des bénévoles de l’association PMVR constituée en 2024 sur la base d’un comité fondé par l’État en 2021. Elle réunit l’essentiel du Comité des sages (2017- 2022), plusieurs associations citoyennes et membres de la société civile. En 2025, elle a lancé la « Caravane des mémoires », un dispositif reposant sur des entretiens individuels et des cercles de parole destinés à recueillir, archiver, restituer et faire circuler la parole des Calédoniens.

Une première session de collecte a été organisée à titre expérimental, à Voh, entre octobre 2025 et avril 2026. La commune n’a pas été choisie au hasard, explique le président de l’association, Jean-Pierre Taïeb Aïfa. « On y retrouve toutes les composantes de la société calédonienne, les Kanak, les descendants de la colonisation libre et pénale, les descendants de travailleurs indonésiens, de Japonais ou d’Arabes. » Dans ce « creuset » représentatif, 59 habitants de tous âges et catégories socioprofessionnelles ont été interrogés.

 

Christophe Sand, Jean-Pierre Aifa, Jacqueline Bernut et Cynthia Debien-Vanmaï.
Les membres de l’association « Paroles, Mémoires, Vérités, Réconciliations », sont des « militants de la démarche ». 250 heures de bénévolat ont déjà été consacrées à ce projet. ©C.M.
  • 84, JAMAIS « ÉPURÉ »

Recrutés lors d’évènements locaux, ces volontaires constituent un « échantillon aléatoire de convenance ». Près de la moitié se déclarent métis (47 %), 31 % Kanak, 14 % descendants d’Européens et 8 % descendants d’Asiatiques. Les entretiens s’appuient sur un questionnaire conçu par des spécialistes en sciences humaines, adapté au contexte calédonien, précise Cynthia Debien-Vanmaï, l’une des trois collectrices de terrain, professeure d’histoire. Il aborde l’identité, l’histoire familiale, la mémoire du territoire, les projections et la notion même de réconciliation.

L’archéologue Christophe Sand, également membre de l’association, a présenté les principaux enseignements de l’enquête. Sur les questions d’identité, d’appartenance sociale et culturelle, une fracture générationnelle apparaît nettement. « Les jeunes revendiquent de plus en plus fortement le fait d’être calédonien. Les plus âgés ont un sentiment de nostalgie par rapport à avant 84 », associé au souvenir d’un vivre-ensemble perçu comme plus harmonieux.

Les récits divergent également selon les origines. Chez les Kanak, le traumatisme de la colonisation et des spoliations foncières reste vif, nourrissant de fortes revendications de souveraineté. Les descendants d’Européens expriment, quant à eux, un sentiment d’injustice et de souffrance lié à la dépossession de propriétés à la suite des Évènements de 1984 et un besoin de reconnaissance définitive de leur légitimité historique, « toujours pas acquise à leurs yeux ». Pour beaucoup, observe Christophe Sand, « 84 est un traumatisme qui n’a jamais été épuré ».

Les métis et descendants d’Asiatiques portent, pour leur part, la mémoire d’une arrivée extrêmement douloureuse. « Même quatre ou cinq générations après, ils ont toujours une difficulté à accepter le métissage ou les violences faites à leurs ancêtres. »

Les Évènements constituent un traumatisme jamais soigné. © REMY MOYEN / AFP
La période du bagne, pèse lourd sur les épaules des descendants. ©archives DNC/CM

« PAS AUSSI UNIS QU’ON LE CROYAIT »

À Voh, les relations au quotidien paraissent globalement apaisées. Le vivre-ensemble, disent ses habitants, se manifeste à l’école, au marché, à la tribu, au stade et à l’église, et s’exprime quand il y a des catastrophes, des cyclones, des inondations. Mais cette cohésion reste fragile. « 2024 a montré qu’on n’était pas aussi unis qu’on le croyait », confie une habitante.

Les témoignages recueillis sont parfois d’une grande intensité : « Quand je passe devant cette maison, je me dis que c’était à nous. Ça me rend en colère, mais je ne peux rien dire », explique une femme kanak. « Les Caldoches disent qu’on veut les chasser, mais c’est nous qui avons été chassés les premiers ! », argumente un autre, ou encore « Les Caldoches ont les bonnes terres, nous, on a les cailloux ». Une femme de descendance européenne parle, elle, d’un « un éternel recommencement ». « On compte toujours sur les générations futures pour construire quelque chose (…), mais ça ne fonctionne pas ».

« TRANSMISSION MORCELÉE »

Toutes les communautés dénoncent une méconnaissance du passé liée à une transmission incomplète de l’histoire familiale, clanique ou collective. Christophe Sand cite parmi les raisons de cette « transmission morcelée » une « honte des violences subies », la « difficulté à évoquer la faute d’un ancêtre » (bagne, métissage, actions violentes en 1984) ou de se « remémorer une vie difficile avec le souhait d’en protéger ses enfants ».

Un paradoxe émerge : si les anciens regrettent de mal connaître leur histoire, ils reconnaissent aussi ne l’avoir transmise que partiellement. Les 25-40 ans, bien que curieux de leurs racines, semblent moins affectés par ce manque et davantage détachés du passé. La méconnaissance collective du passé, est alimentée de silences, de non-dits et de mal-dits qui nourrissent les tensions, génération après génération, et pèsent sur le vivre-ensemble.

Les personnes interrogées ont espoir en une jeunesse, moins traumatisée, plus dégagée du poids des périodes sombres de l’Histoire.
  • ENTRE PESSIMISME ET ESPOIR 

Les témoignages recueillis révèlent à la fois une grande capacité de résilience et une profonde défiance. Les « raisons d’être pessimistes » pour l’avenir qui sont évoquées renvoient principalement à l’accumulation de crises économiques (nickel, vie chère), politiques (suite des accords) et identitaire (cristallisation des positions et hausse des revendications).

Christophe Sand souligne notamment « un manque de confiance des jeunes envers les responsables et les adultes, ce sentiment que rien n’a vraiment été préparé pour eux ». Les adultes dénoncent les divisions politiques, ont une méfiance généralisée envers les élites et portent le « constat amer d’un échec ». « Ils ont le sentiment d’avoir passé toute une partie de leur vie à faire quelque chose qui a été un échec collectif. » Les plus âgés portent aussi la crainte de la perte de leur héritage.

Mais il y a des « raisons d’être optimistes ». « Tout le monde a conscience que pour avan- cer, il faudra dépasser les clivages », souligne Christophe Sand. « Les jeunes en particulier sont très expressifs sur le fait qu’il faut arrêter de ressasser continuellement ce qui oppose et trouver ce qui rassemble. Pour les générations plus âgées, la voie à suivre passe par l’acceptation et la transmission d’une mémoire apaisée, porteuse de bases plus solides. »

Selon de nombreux participants, la jeunesse, plus ouverte et moins marquée par les traumatismes du passé, occupe une place centrale dans le chemin vers la réconciliation.

  • RÉCONCILIATION

Parmi les actions jugées nécessaires à la réconciliation figurent des espaces de dialogue intercommunautaire (cercles de parole, rencontres entre aînés et jeunes, débats publics), mais aussi le développement de projets économiques communs (coopératives agricoles, marchés solidaires, tourisme communautaire), l’enseignement de l’histoire locale intégrant pleinement la période de la colonisation, les Évènements de 1984 -1988 et ceux de 2024 tout comme l’accès aux archives de la Gendarmerie nationale sur la période 84-88.

Les participants évoquent également l’importance des lieux de mémoire partagés, des actions culturelles et des évènements sportifs fédérateurs, qui subissent actuellement une crise de financement.

À ces attentes s’ajoute une forte demande de réformes institutionnelles : reconnaissance des injustices passées par l’État et les institutions locales, lois foncières jugées plus équitables et exigences accrues de transparence dans les prises de décision.

En complément des restitutions de l’enquête, trois cercles de parole ont été organisés au mois d’avril, en présence d’un psychologue et des membres de l’association. « Ce sont des moments que les personnes interrogées ont particulièrement appréciés », souligne Cynthia Debien-Vanmaï. Fait marquant, les participants ont souhaité prolonger eux-mêmes la démarche en organisant de nouvelles rencontres. « C’est notre plus beau cadeau », confie-t-elle.

Ces témoignages auront une place aux archives territoriales. Synthétisés par une entreprise indépendante, les enseignements issus de cette collecte doivent désormais nourrir une réflexion plus large dans le cadre d’une refon- dation sociétale du territoire. La « Caravane des mémoires » a vocation à poursuivre son chemin dans toutes les communes calédoniennes. Subventionnée en partie par l’État à hauteur de six millions de francs (la moitié pour le projet de Voh), elle cherche pour cela des financements.

Chloé Maingourd 

Restitution de l’enquête à Voh devant la population. « Un moment à attendu par tous. Des relations de confiance se confirment », commente Cynthia Debien-Vanmaï. ©DR
Une exposition sur cette initiative a été montée à la médiathèque du Centre culturel de Voh pour les scolaire et le public. Elle pourrait circuler avec la « Caravane des mémoires » dans les bibliothèques ou les CDI du territoire. ©D.R.

Prochaine étape, Nouméa

La matière est instructive et la méthode, convaincante pour être utilisée lors d’une prochaine étape à Nouméa, après les provinciales. Le projet a obtenu l’adhésion de la maire, Sonia Lagarde. Il faut aussi obtenir une garantie de financement. La capitale a été choisie, là encore, sans hasard. « Je crois que la démonstration de 2024 a été faite, souligne Jean-Pierre Aïfa. Et puis on a une diversité sociale, ethnique, communautaire qui peut être intéressante. » La possibilité de passer par les conseils de quartier a été évoquée. Une dizaine de collecteurs ont déjà été recrutés. « Ce travail est vraiment quelque chose de très beau », assure Cynthia Debien-Vanmaï. Elle pilotera cette opération qui doit être terminée avant la fin d’année.

3 questions à : Jean-Pierre Taïeb Aïfa

Photo : C.M.

DNC : En quoi ce test à Voh a-t-il été concluant ?
C’est une réussite parce que l’expérience a plu à ceux qui ont été interviewés. Les gens avaient un besoin de s’exprimer, d’extérioriser une souffrance. Et ceux qui pensaient n’avoir rien à dire sont souvent ceux qui ont parlé le plus longtemps. On trouve aussi bien un vieux de 86 ans, durement touché par les Évènements de 84, que des jeunes de 17-18 ans. Et puis au terme de cette expérience, les interviewés ont souhaité prolonger un groupe de parole.

Pourquoi un tel besoin de parler selon vous ?
La population de Nouvelle-Calédonie s’est construite dans la violence. La colonisation a été violente pour les Kanak. La colonisation pénale a été violente pour ceux qui sont venus de France ou comme mes parents, d’Algérie. Ils sont arrivés après trois mois de bateau dans des cales et dans des cages. Leur installation a été violente parce qu’elle a été forcée. Ensuite, avec la colonisation libre, l’État a fait croire aux agriculteurs, aux colons français que la Nouvelle-Calédonie était un eldorado. Quand ils sont arrivés, ils ont travaillé durement, ils ont souffert. Et puis le système politique, jusqu’à l’abrogation de l’indigénat, n’a pas été tendre.

Donc il y a tous ces éléments qui font que les Calédoniens, les Kanak en particulier, portent ces souffrances. Et ces souffrances n’ont jamais été dites, jamais évacuées. On les porte en soi et on les transmet. Moi, par exemple, il m’a fallu attendre que l’on puisse exhumer les archives du bagne en 1997, soit 100 ans après pour connaître l’histoire de notre père. À chaque fois qu’on essayait d’aborder le sujet, c’était un gros mot. Beaucoup de familles sont dans notre cas.

Et vous pensez que la jeune génération est prête à passer à autre chose ?
La jeune génération demande à connaître l’histoire de ce pays. Si elle était suffisamment enseignée, on n’aurait pas une telle méconnaissance. Ils veulent connaître cette histoire pour être, quelque part, libérés de cette charge, du poids de l’histoire subie par les parents. Mais le message d’espoir est que les gens parlent et se parlent et veulent une réconciliation.

Propos recueillis par Chloé Maingourd