Des forçats de talent

Scène de la vie kanak. Gravure sur nacre d’un anonyme, le « styliste moderne ». On le reconnait à sa manière de faire ces arabesques « en dent de cochon » sur les nautiles. © C.M.

Perçus comme ignares et sans prédispositions, les bagnards pouvaient faire preuve d’un talent remarquable. C’est ce que met en lumière une belle exposition à la maison Higginson consacrée à une industrie méconnue du bagne : la camelote et plus précisément, la gravure sur nacre, spécifique à la Nouvelle-Calédonie.

Imaginez un atelier, une grande case commune peut-être, où raisonnent de légers crissements. À l’aide d’outils rudimentaires – râpes, petits ciseaux, pointes sèches – des forçats taillent, liment et gravent des coquillages familiers :  nautiles, trocas, huîtres perlières, burgau des Nouvelles-Hébrides. Les matières premières ont été récupérées ou fournies par l’administration pénitentiaire.

L’exposition plonge le visiteur dans l’univers de la camelote du bagne (fin XIXe-début XXe), une économie de la débrouille propre au système pénitentiaire colonial, présente aussi bien à Toulon, Brest, Rochefort ou en Guyane. Elle renvoie « aux petites choses que fabriquent les forçats dans leur temps libre », « un stigmate derrière lequel se trouvent bien souvent des objets de qualité », selon le chercheur Louis Lagarde (UNC), co-commissaire de l’exposition.

DEUX MONDES 

En Nouvelle-Calédonie, la camelote est centrée sur le travail de la nacre, matière noble appréciée des voyageurs et plus facile à façonner que le bois. « C’est la rencontre d’une masse d’artisans potentiels, d’une belle matière et d’un contexte spécifique », souligne Louis Lagarde. Devenue une industrie encadrée à partir de 1886, elle produit des milliers d’objets, « vendus en souvenir ou échangés par les bagnards pour améliorer leur quotidien. Ils peuvent par exemple être donnés à un aumônier qui a été gentil, un médecin qui les a éloignés des travaux pénibles ».

Au total, « une petite centaine de praticiens de la camelote » œuvrent parfois durant quinze, trente ou quarante ans selon leur peine. Sur plus d’un millier de coquillages étudiés par Louis Lagarde, 300 sont présentés à la maison Higginson. « C’est la première fois qu’une exposition réunit autant d’objets patrimoniaux en un seul lieu », note Muriel Glaunec-Mainguet, conservatrice des musées de la ville et co-commissaire de l’exposition.

Sur la nacre, détaille-t-elle, les forçats gravent l’exil, la France, la République, des paysages de campagne ou de ports, mais aussi le monde kanak à travers des scènes de vie quotidienne. « On représente à la fois le pays qu’on a quitté et le pays dans lequel on est. Et je dirais que c’est un monde kanak un peu idéalisé, l’image d’un séjour dans un monde paisible, porteur de bonheur, de liberté », loin de la réalité carcérale.

Des nautiles ont été gravés à partir de 1876. L’industrie est à ses débuts. Pour les forçats, il faut que toute la nacre se révèle. La sculpture est quasi absente. © C.M.

FAUX MONNAYEURS

La qualité des œuvres est inégale. « Elles peuvent parfois être éblouissantes ou plus ordinaires », note Louis Lagarde. Derrière ces objets, on découvre « des gens techniquement habiles, comme des lithographes, des peintres, des sculpteurs et des graveurs ou encore des militaires et des malfrats tatoueurs et tatoués passés par les bataillons pénitentiaires d’Afrique (lire par ailleurs) ».

Nombre de ces artisans sont des faux-monnayeurs, notamment des fabricants de faux billets. Le plus connu, Jean-Baptiste Tournaire, auteur notamment de portraits très fins à l’encre, a été condamné en mai 1873 à dix ans de travaux forcés. « Il avait aquarellé des faux billets de 25 francs, je ne sais pas si vous vous imaginez ce que cela représente ! » Arrivé à Nouméa en 1874, il récidive et est condamné à perpétuité. Sans perspectives et malgré son talent, Tournaire se suicide le 11 mars 1889 au pénitencier de Montravel, à l’âge de 43 ans.

Autre figure marquante, Jacques Joseph Dintroux, un « criminel épouvantable ». Condamné à perpétuité à l’âge de 19 ans pour un double homicide, il passe cinquante ans au bagne. Évadé du camp du Mont-Dore, il tue un policier indigène et est à nouveau condamné. L’affaire nourrit un vif débat national entre les abolitionnistes et les pro-peine de mort selon lesquels Dintroux doit absolument être châtié. Malgré ce parcours, « il va réaliser des nacres à la fois spectaculaires et en nombre énorme ». Elles se remarquent notamment par des gravures profondes, épaisses. L’exposition rend également hommage à une trentaine d’anonymes, dont les travaux peuvent être tout aussi surprenant.

La camelote s’est largement exportée, mais a survécu sur le territoire grâce aux collections du musée de la ville – la plus importante collection publique au monde consacrée à l’art du bagne calédonien – enrichies par deux fonds majeurs (la collection Serge Kakou et la collection Mireille Ardimanni) et des prêts privés. On en retrouve l’influence jusque dans le vieux mobilier calédonien, modelé par d’anciens graveurs sur nacre et installés par la suite comme ébénistes ou menuisiers.

Chloé Maingourd

Graveurs sur nacre : l’art des forçats en Nouvelle-Calédonie, exposition en accès libre et gratuit à la maison Higginson, 7 rue de Sébastopol, Nouméa.

Louis Lagarde et Muriel Glaunec-Mainguet, co-commissaires de l’exposition. Photo : C.M.
« Tournaire, le faux monnayeur, reproduit, avec une rare perfection des photographies sur des coquillages. Il a envoyé (…) à l’Exposition d’Anvers un chef d’œuvre de ce genre qui lui a valu une médaille d’or », raconte le journal La Petite Gironde, en métropole, le 17 novembre 1887. © C.M.
Le style de Dintroux, « sinistre personnage » qui travailla durant plusieurs décennies, est reconnaissable. Dans les années 1880, il produit d’abord des tours ouvragés, puis dans la décennie suivante perfectionne ses motifs de volutes, plus stylisés. Sa production tardive est faite de scènes kanak, avec des tours laissés nus ou presque. L’artiste a même eu des élèves. © C.M.

La nacre comme seconde peau 

Des bagnards (ceux-ci ne sont pasde Nouvelle-Calédonie) tatoueurs et tatoués, travaillaient aussi la nacre.© C.M.

Très répandue dans le milieu carcéral et les bataillons disciplinaires d’Afrique du Nord (Biribi), où se croisaient voyous envoyés au service miliaire et militaires condamnés, la pratique accompagne le bagne. « C’est un monde entier de symboles, de petits motifs, de petites croix, de pointes qu’on appelle des bousilles d’où le terme ‘se faire bousiller’ », explique Louis Lagarde. Hirondelles, fleurs ou poignées de main se retrouvent « à la fois sur la peau et sur la nacre », faisant de cette dernière « une seconde peau ». Si aucune photo de bagnards tatoués de Nouvelle-Calédonie n’existe, les fiches anthropométriques des condamnés décrivent précisément ces dessins. Parmi les anciens d’Afrique, souvent tatoueurs et tatoués, Louis Cannois et Otomar Schloesser deviennent ici cameloteurs.