Déclaration de politique générale : les urgences, rien que les urgences

Le président, Milakulo Tukumuli, n’a pas hésité parfois à lancer des piques à des prédécesseurs dans sa déclaration : « Les Calédoniens ont entendu trop de promesses. Ils ont fini par ne plus y croire et par ne plus croire non plus en ceux qui les portaient. Et je ne peux pas vraiment leur donner tort. » © Y.M.

Exercice d’ordinaire prévu pour tracer le cap de la mandature, la déclaration de politique générale du président du gouvernement, Milakulo Tukumuli, au Congrès lundi 24 août, s’est focalisée sur les priorités financières et le sauvetage des comptes publics durant le semestre. Les autres champs de compétence et les détails attendront. L’intervention guidée par l’austérité est une explication de texte avant le proche déplacement à Paris.

LA LIGNE

L’exceptionnelle gravité du moment a corrigé la portée habituelle du discours. La déclaration de politique générale, prononcée par Milakulo Tukumuli devant le Congrès, lundi 24 août, n’a pas livré les détails sur le programme à défendre durant la mandature de cinq ans, de 2026-2031. Mais l’exercice oratoire, imposé au terme des élections provinciales, était censé tracer « la feuille de route du 19e gouvernement pour les six prochains mois ». Soit jusqu’à la fin février 2027. Autrement dit, les crises ordonnent une réaction immédiate, rien ne sert de se projeter.
Cinq urgences « commanderont » le semestre : une revue générale des dépenses publiques, la préservation du régime de retraite du secteur privé, la garantie de la pérennité de l’assurance maladie, le soutien de l’économie et la stimulation de la relance, enfin l’apport aux Calédoniens d’une vie digne. Si les démarches de court terme se concluent par un échec, si le budget 2027 de la Nouvelle-Calédonie est insincère et déséquilibré faute de ressources obtenues, Milakulo Tukumuli a prévenu : « J’en tirerais devant vous toutes les conséquences. Je n’ai pas sollicité cette fonction pour administrer l’impuissance. » La démission du poste de président de l’exécutif est dans la balance.

LA PHILOSOPHIE

Fait rare rendu nécessaire, encore une fois, par la conjoncture compliquée, le ton du discours fut offensif. En mode combat. Parce que la situation exige de « la sincérité », de « la clarté », « la vérité », le mot est revenu plusieurs fois. Milakulo Tukumuli promet de l’engagement et de la transparence. Et comme la barre est très haute, l’effort politique doit être collectif, invitant à « agir ensemble, en plaçant l’intérêt de notre pays au-dessus de nos différences ».
Le président incite, pour construire le « renouveau de la Nouvelle-Calédonie », à agir avec le concours de toutes ses forces vives : les provinces, les communes, le Sénat coutumier et les autorités coutumières, le conseil économique, social et environnemental (Cese), les partenaires sociaux ou encore, bien sûr, l’État. Comme une union d’urgence territoriale.

LE FIL ROUGE

Sans surprise, pour activer le redressement de l’archipel, une série de réformes sera lancée. Des réformes souvent « difficiles », tantôt « majeures », notamment parce que « nos régimes sociaux ne seront pas sauvés par un miracle venu d’ailleurs ».
Seul point de calendrier avancé dans l’intervention à la tribune, les réformes du régime retraite de la Cafat ainsi que du Ruamm devront être votées par le Congrès avant le 31 décembre. Pas simple. Des projets reposent déjà sur le bureau de l’assemblée délibérante. Des choix politiques devront être ainsi réalisés rapidement.
Les réformes à coups d’examen de textes boulevard Vauban, obéiront globalement à « trois exigences », selon Milakulo Tukumuli : « être justes », être appliquées sans « entraver la reprise économique », enfin « être préparées dans la concertation ». Tel est le vœu aujourd’hui sur le papier. La réalité peut être plus complexe.

LES CHIFFRES

La plupart des données mentionnées dans la déclaration sont connues. Le Ruamm accuse près de 15 milliards de francs de déficit chaque année, et sa dette cumulée approchait près de 43 milliards fin 2025. L’équilibre du régime retraite ne tient que grâce à 7,4 milliards du prêt garanti par l’État, mais sans nouveau soutien financier, ni réforme, d’après le président de l’exécutif, les pensions ne pourraient être versées à 42 000 Calédoniens dans quelques mois.
La recherche d’économies constitue une priorité. Une revue générale des dépenses sera menée au sein des services du gouvernement et des établissements publics. Reste à connaître la méthode.

« Nous devons savoir précisément comment sont utilisés les moyens publics, où se trouvent les dépenses indispensables, celles qui peuvent être mieux maîtrisées et les marges d’efficience que nous pouvons dégager sans jamais compromettre la qualité du service public » a exposé Milakulo Tukumuli. Photo Archives DNC / Y.M.

L’ÉQUILIBRISTE

Président de l’Éveil océanien, parti centriste, mais aussi charnière dans l’hémicycle, Milakulo Tukumuli se retrouve à nouveau, cette fois par la force des multiples urgences, à devoir jongler avec les aspirations des différentes sensibilités politiques, économiques, etc. Face à l’obligation de réformes, le docteur en mathématiques pose une équation pouvant être résumée par le slogan « en même temps », cher à Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle. L’idée est en effet de « ne pas briser ce qui commence à se redresser, sans décourager ceux qui investissent et qui embauchent, sans ajouter de la peine à ceux qui n’en peuvent déjà plus ».
Le président veut marier sa ligne défendue pendant la campagne des provinciales et la fibre des indépendantistes, avec les orientations des Loyalistes et du Rassemblement-LR, partenaires de l’Éveil océanien dans l’accord de gouvernance. « Ce gouvernement marchera donc sur ses deux jambes : la justice sociale et la relance économique, au même rang. Pas l’une après l’autre, pas l’une contre l’autre, mais l’une avec l’autre ».

LE PUZZLE

Le 19e gouvernement entend combiner plusieurs facettes de la fiscalité qui semblent difficilement assemblables. En l’occurrence, composer une fiscalité plus attractive pour reconquérir la confiance des investisseurs, plus cohérente en révisant les dispositifs dérogatoires, et plus juste afin que la contribution de chacun soit proportionnée à ses moyens. Le but étant, bien évidemment, de voir progresser les recettes fiscales.
Bref, le patron de l’exécutif essaie de mêler des contradictions. Puis entend rebâtir l’architecture fiscale « au service de la relance économique et de la justice sociale ». Son credo.

L’APPEL

La déclaration de politique générale s’est adressée aux Calédoniens, aux partenaires sociaux, aux directions du territoire, à toutes les institutions, mais aussi, et pour beaucoup, aux autorités parisiennes. Un appel – attendu – est même lancé. « Même réformée, même exemplaire dans ses efforts, la Nouvelle- Calédonie ne passera pas l’année 2027 sans un nouveau soutien financier de l’État », a insisté Milakulo Tukumuli. En clair, ce nouvel accompagnement souhaité doit donner le temps nécessaire à la collectivité pour que les réformes produisent leurs effets.
Cependant, la trajectoire d’endettement ne peut pas se poursuivre. Chaque année, il faudra rembourser plus de dix milliards de francs, un montant cité devant le Congrès. Énorme. Le chef de l’exécutif espère ainsi « que la solidarité nationale pourra prendre des formes différentes, mieux adaptées à la réalité de notre situation, tant dans leur nature que dans leur montant ».
Le gouvernement calédonien avait annoncé, en février, travailler sur un projet de contrat de désendettement et de développement avec les directions nationales. Le sujet sera probablement abordé à Paris où le président Tukumuli, à la tête d’une délégation annoncée transpartisane, doit se rendre du 1er au 5 septembre. L’ambition est, en effet, de proposer, comme un écho, « un contrat de responsabilité », avec « des montants connus, des engagements réciproques et un calendrier tenu ». La mission et l’État échangeront sur la place de la Nouvelle-Calédonie dans le projet de loi de finances nationale pour 2027. Le FLNKS, qui estime être exclu du cercle des décideurs politiques, a d’ores et déjà déclaré ne pas vouloir participer à ces rencontres.

LES MANQUES

L’intervention, ou DPG dans le jargon, a porté quasi exclusivement sur la méthode en faveur d’un redressement économique de la Nouvelle-Calédonie. L’urgence des six prochains mois. La jeunesse, qui peut être tentée par l’exode, a eu droit à quelques mots, sans pour autant figurer au cœur d’une réflexion de fond. L’environnement et les préoccupations inhérentes n’ont pas été évoqués. L’espoir d’une reprise des usines de nickel, avec un « projet industriel cohérent », « des acteurs solides et durablement engagés aux côtés de la Nouvelle-Calédonie », a juste été mentionné. Tout comme la préparation de l’archipel au jour où sa dépendance à l’égard de « l’or vert » aura fléchi, ce qui peut se traduire par la poursuite du travail sur la création d’un fonds pour les générations futures.
Milakulo Tukumuli n’a pas non plus insisté sur l’avenir institutionnel, un sujet écarté par l’accord de gouvernance entre l’Éveil océanien, Les Loyalistes et le Rassemblement en raison du défaut d’alignement. Néanmoins, « le dialogue s’est interrompu et personne ne peut s’en satisfaire. Il reprendra parce qu’il reprend toujours dans notre pays et chacun devra alors y prendre sa part ».

Yann Mainguet

Réactions

Le Medef-NC « accueille avec intérêt la lucidité du diagnostic posé, la priorité accordée à la relance économique et l’engagement de ne pas faire peser l’essentiel des efforts sur ceux qui produisent et emploient. Ces orientations encourageantes doivent désormais être rapidement précisées, chiffrées et traduites en décisions concrètes ».

« On a dit ce qu’il fallait dire, mais ça n’a pas été pris en compte ni sur le fond, ni sur la forme » dans la déclaration de politique générale, traditionnellement écrite avec les onze membres du gouvernement, signale le FLNKS représenté par les élus Kanaky NC au sein de l’exécutif. « C’est bien la première fois que ça se passe comme ça ».

« C’est un discours pragmatique, responsable, qui incite à la confiance et invite à travailler ensemble » observe la Fédération des fonctionnaires, ou la Fédé. « Nous espérons maintenant que le président du gouvernement aura les moyens de mettre en application cette déclaration de politique générale qui nous convient ».

Partenaires sociaux, représentants consulaires, maires… ont assisté
à l’intervention du président du gouvernement, attendue en cette période de crises. © Y.M.