[Débat] Quand l’intelligence artificielle rencontre la musique

Suno AI, l’une des plus célèbres plateformes de création musicale assistées par IA, génère sept millions de morceaux par jour. (©N.H)

L’intelligence artificielle commence à s’imposer en Nouvelle-Calédonie, notamment pour créer de la musique et remixer des morceaux existants. Si le rendu peut être divertissant et plaît à bon nombre d’auditeurs, son usage soulève des questions sur les droits d’auteur et leur règlementation.

Sur sa chaîne YouTube, Wilfried* publie depuis quelques mois des musiques remixées avec l’intelligence artificielle. Kaneka, reggae, sons tahitiens, zouk… Divers styles sont proposés. Les internautes peuvent y retrouver des grands succès remis au goût du jour, avec une voix générée par l’IA et une mélodie réhaussée avec des sons de basse ou de guitare. Un mélange harmonieux qui plaît à beaucoup : certaines vidéos avoisinent les 50 000 vues. « Ça m’impressionne à chaque fois », assure Wilfried.

« RESTAURATEUR DE TABLEAUX »

À 59 ans, celui qui se considère « comme un geek ** » utilise régulièrement l’intelligence artificielle dans le cadre de son travail. Mais c’est en regardant un tutoriel en ligne sur son utilisation dans la musique qu’il a « le déclic ». « Je me suis rendu compte qu’on avait la possibilité de faire découvrir d’anciens morceaux à la nouvelle génération. » Un peu, poétise-t-il, à la manière d’un « restaurateur de tableaux ».

Pour lui, c’est d’abord « un plaisir auditif ». Bien que sa chaîne YouTube soit monétisée, son objectif n’est pas d’en tirer un revenu. « De toute façon, tu perçois à peu près 100 francs pour 1 000 vues. Ce n’est pas ça qui va mettre du beurre dans les épinards. »

Si la majorité des commentaires sous ses vidéos sont positifs, certains internautes considèrent néanmoins que l’utilisation de l’IA sur ces morceaux est un manque de respect envers les artistes qui en sont à l’origine, et représente une violation des droits d’auteur. Le sujet a d’ailleurs enflammé les réseaux sociaux en début d’année.
Le groupe Kwenyii Libéral a publié un communiqué s’opposant fermement à l’utilisation de l’IA sur ses morceaux et celui d’autres artistes, les invitant à porter plainte si cela arrivait. « La création demande du temps et du cœur, ne la remplacez pas par des algorithmes sans consentement », était-il souligné.

Le chanteur Pierre Hnagejë, du groupe de musique Ydal, a vu certaines de ses chansons reprises par l’IA, comme les très connues « Rosalove » et « Elle est partie sans bagage ». Au départ, rapporte-t-il, « j’étais mécontent, car on ne m’avait pas demandé la permission ». Puis, « après coup, ça m’a apporté une part de satisfaction ». Notamment parce qu’à l’époque où il a enregistré ses premiers morceaux, la qualité du son était médiocre, avec plusieurs grésillements. « L’IA a permis de mettre en valeur ma composition. » En plus, « la musique est vraiment pas mal », admet-il.

MANQUE À GAGNER

Pour autant, les morceaux chantés en langue sont très mal retranscrits par l’IA. Les phonèmes vocaliques ne sont pas pris en compte. Par conséquent, le morceau « Meleng hna ajolën », chanté en drehu, est une « catastrophe ». « Pour une personne de Lifou qui écoute ce morceau, ça ne veut plus rien dire », déplore Pierre Hnagejë.

Mais d’après quelques jeunes proches de lui, ce problème pourrait bientôt être réglé. « Ils avancent très vite. D’ici la fin de l’année, l’IA pourra prendre en compte les subtilités de chaque langue. »

L’artiste s’inquiète également du manque à gagner, avec la diffusion de ces musiques. « Aujourd’hui, je ne perçois plus grand-chose sur mes droits d’auteur. Mais parfois, mes morceaux ou ceux d’autres artistes peuvent passer à la radio, dans des bars, des concerts ou lors d’évènements […] S’ils délaissent nos sons pour mettre ces nouvelles musiques, nous n’aurons plus ces petites perceptions. » Dick Buama, auteur du morceau « Petite fleur », également retravaillé avec l’IA, se pose les mêmes questions.

Pour lui, « ce n’est pas la reprise qui est problématique. Moi, si mes sons sont repris et diffusés en Métropole, comme ça a été le cas avec la musique Waipeipegu [reprise par le groupe français Sangria gratuite en 2004, NDLR], je ne dirai pas non. C’est un tremplin. Là où ça nous fait mal, c’est lorsque l’IA est utilisée pour créer de nouvelles chansons. » Malheureusement, insiste-t-il, « il y en a de plus en plus. Il devient important de légiférer là-dessus. »

Au niveau européen, l’Artificial Intelligence Act, adopté en mai 2024 par le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen, a permis d’encadrer l’IA pour la première fois au monde. Un cadre commun pour tous les États membres a été créé, leur permettant en parallèle de produire leurs propres lois, à condition qu’elles ne contredisent pas le règlement posé par l’UE.

Fin 2025, en France, des sénateurs ont déposé une proposition de loi visant à instaurer une présomption d’exploitation des conte- nus culturels par les fournisseurs d’IA. Concrètement, cela permettra à un artiste, s’il juge qu’une musique générée par IA s’est inspirée de l’une de ses œuvres, d’exiger aux entreprises fournissant l’IA (telles que les plateformes très connues Suno AI, Udio ou AIVA) de prouver le contraire, sous peine de condamnation pour délit de contrefaçon. Celui-ci est passible de trois ans de prison et 300 000 d’euros d’amende, conformément à l’article L335-4 du code de la propriété intellectuelle.

Nikita Hoffmann

*Prénom d’emprunt

**Se dit d’une personne passionnée par l’informatique, Internet ou les jeux vidéos.

« Il n’y a pas d’innovation lorsque l’on piétine le droit patrimonial et moral de l’artiste »

En attente de la mise en place d’un cadre légal (français, européen ou international) sur l’IA appliqué à la musique, la Sacenc, Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de Nouvelle-Calédonie, essaie de mettre en place quelques mesures pour agir « là où elle a une marge de manœuvre », c’est- à-dire sur la diffusion de ces contenus au niveau local. « C’est lorsqu’il y a reproduction et diffusion que le délit de contrefaçon est consommé », précise son directeur général, Évariste Wayaridri.

« Nous sommes face à une innovation. Et comme toute innovation, nous sommes à la fois subjugués et craintifs, car il y a un certain nombre de choses que l’on ne maîtrise pas », explique le directeur général de la Sacenc, Évariste Wayaridri. (©N.H)

Dans un premier temps, elle conseille aux artistes dont les musiques ont été utilisées de signaler les vidéos réalisées sur YouTube (via l’onglet « Signaler > Problème juridique > Problème lié aux droits d’auteur). Une mesure que plusieurs artistes locaux effectuaient déjà auparavant, avec les remix.

En parallèle, la structure travaille à la sensibilisation des médias locaux, en particulier les radios et télévisions, dont certaines ont déjà diffusé ce type de contenu. « Un peu comme cela a été fait au niveau européen, nous aimerions établir avec elles un code des bonnes pratiques en matière d’IA. Il est de leur responsabilité de veiller à ce que les contenus qu’elles diffusent soient licites, souligne Évariste Wayaridri. L’idée n’est pas de lester l’IA, au contraire, c’est une innovation. Mais il n’y a pas d’innovation lorsque l’on piétine le droit patrimonial et moral de l’artiste ».

N.H.