Dans le BTP, la crainte que les fonds de l’État soient perdus

La FCBTP ne manquera pas de solliciter les candidats aux prochaines élections provinciales pour faire des propositions allant dans le sens de la reconstruction et de la relance, indique le coprésident, Éric Lafitte. ©C.M.

Lors d’une assemblée générale le 28 mai, les adhérents de la Fédération du bâtiment et des travaux publics (FCBTP) ont alerté sur le faible nombre de projets présentés par les collectivités pour bénéficier du plan de relance de l’État. Dans un secteur déjà exsangue, l’enjeu est vital.

Le moral des chefs d ‘entreprise du bâtiment est « calamiteux », selon Éric Lafitte, coprésident de la FCBTP. Les sociétés ont été capables d’absorber deux ans de crise à perte avec leur trésorerie, mais la situation ne s’améliore pas. Les grues encore visibles à Nouméa correspondent à des chantiers lancés avant mai 2024 et désormais sur la fin.

S’achèvent aussi les rénovations, financées par le plan de reconstruction de l’État (16 milliards de francs), très utiles aux corps d’état spécialisés. Les deux grands projets susceptibles de soutenir le gros œuvre — la reconstruction de l’IFPSS, Institut de formation des professions sanitaires et sociales, et du Centre de formation de l’artisanat, à Nouville — ne sont toujours pas lancés.

« IL FAUT ALLER LES CHERCHER ! »

L’État a annoncé un plan de relance de 240 milliards de francs sur cinq ans. Selon la FCBTP, 24 milliards sont destinés au BTP, avec des chantiers à engager dès cette année. Éric Lafitte explique que « les collectivités peuvent se faire financer des projets à 100 %, il suffit de monter les dossiers ». Mais les projets déposés restent trop peu nombreux ou insuffisamment aboutis.

Amaury Decludt, directeur de la mission interministérielle pour la Nouvelle-Calédonie, avait indiqué récemment à DNC que les dossiers de la première vague n’étaient « pas complets » et « pas prêts à être lancés ».

Des adhérents évoquent même le cas d’une commune ayant remis « une feuille A4 avec quatre lignes et un montant en bas de page ». « La crainte est que l’argent soit perdu faute de projets », s’inquiète Éric Lafitte. « Nous, on a travaillé dur avec l’État pour faire aboutir les projets du plan de reconstruction et là, on entend que l’État demande trop de documents (…) Ce serait dramatique que sur 24 milliards on ait que six ou dix milliards, il faut aller les chercher ! »

La fédération dit se tenir à disposition des collectivités : « On est là pour les aider à trouver des solutions pour que les dossiers puissent avancer rapidement et que tout le monde soit gagnant : que l’argent de l’État soit utilisé à bon escient et que le BTP puisse en bénéficier. »

Lors de l’AG, la piste de partenariats entre public et privé a aussi été évoquée. « La position de la FCBTP est que tous les moyens novateurs ou flexibles sont bons à prendre ». Depuis les émeutes, l’équilibre s’est inversé dans le secteur. « Le BTP, c’était 60 ou 65 % de privé. On est passés à 80-85 % de public », souligne le coprésident. En attendant un accord politique et une reprise du privé, la profession sait que seul l’investissement public peut éviter l’effondrement.

Chloé Maingourd


Avec une contraction de 15 % de PIB, il faut un soutien comme dans « une économie de guerre » estime Fabien Masson, gérant de l’entreprise Costentin. ©Archives DNC / M.

Attention aux entreprises structurées

Entre 2023 et 2026, le BTP est passé de 7 000 à 3 500 salariés. « En moyenne, tout le monde a perdu 50 % de salariés et 50 % de chiffre d’affaires », résume Éric Lafitte. Les activités de niche ou certains bureaux d’études résistent un peu mieux, mais ceux qui dépendent des constructions neuves restent « très loin de la relance ». « On craint souvent pour les petits, mais maintenant, le danger pèse sur toutes les boîtes structurées ».

François Le Bris, chef d’entreprise de plomberie et sanitaire, évoque le cas de sa société, passée de vingt à dix salariés, avec de gros problèmes d’organisation, une trésorerie « complètement épuisée » et un fonctionnement « au jour le jour ». Il ne voit pas où vont sortir les chantiers. « Le privé est à l’arrêt et le public fonctionne… comme le public, regrette-t-il. Nous sommes des battants, mais c’est très difficile pour un entrepreneur de ne pas pouvoir se projeter. »

L’entreprise Costentin, spécialisée notamment dans les charpentes, a réduit fin 2025 ses effectifs, de 95 à 42 salariés, avec un chiffre d’affaires en baisse d’environ 60 %. Fabien Masson, cogérant, alerte sur la disparition progressive de compétences, longues à constituer. « Ça m’a pris quinze ans pour bâtir une telle entreprise, avec un bureau d’études intégré, des conducteurs de travaux compétents, un système administratif et comptable qui fonctionne parfaitement. Toutes ces compétences sur l’encadrement intermédiaire sont très compliquées à trouver sur le territoire. Or s’il n’y a plus suffisamment de marchés pour les grosses boîtes, on sera obligés de tailler dans ces compétences et on deviendra une petite boîte d’artisans. Le problème est que le jour où ça redémarrera, on ne sera plus capables de faire les projets tels qu’on les faisait il y a trois ans. Donc on fera appel à des entreprises de l’extérieur et on aura tout perdu. »

Ces entreprises ont peu bénéficié d’aides hors chômage partiel, prolongé au compte-gouttes. Les simplifications apportées sur le Code des marchés publics se seraient faites au détriment des grosses structures et le report des cotisations patronales n’est pas forcément adapté au secteur, pour une crise aussi longue. Certaines sociétés ferment déjà, comme Sogesco ou GTNC. « Tout le monde se dit que l’on tiendra, mais on est face au mur », insiste Fabien Masson. Pour la FCBTP, si ces acteurs disparaissent, le territoire perdra sa capacité à reconstruire rapidement et à mener les grands projets attendus.

C.M.