L’archéologue Christophe Sand va diriger, courant octobre, une mission d’un mois à Alofi, en face de Futuna, financée par le territoire de Wallis-et- Futuna. L’enjeu est de comprendre les raisons de la dépopulation sévère sur l’île entre 1616 et 1837.
DNC : Comment vous êtes-vous intéressé à l’île d’Alofi ?
Christophe Sand : J’ai travaillé à Futuna dans les années 1980. À la suite de l’arrêt d’activité du spécialiste de Wallis-et-Futuna, Daniel Frimigacci, chercheur au CNRS, et d’une période sans travaux, les autorités coutumières m’ont sollicité pour reprendre les études archéologiques. J’ai monté un programme axé sur l’île d’Alofi, située juste en face de Futuna, à 1,5 kilomètre. Cette île, dont la longueur est de cinq kilomètres, est très haute – le sommet atteint 400 mètres – avec plusieurs plateaux coralliens.
Cette terre n’est plus occupée depuis la fin des années 1830. Aujourd’hui, seul un vieux monsieur y habite en permanence. Quand Saint-Pierre Chanel arrive en 1837, les premiers missionnaires constatent sur l’île la présence d’une petite dizaine d’habitants. Tout le monde est en fait rassemblé sur Futuna. Or, les traditions orales et les études archéologiques, tout comme les indications du premier contact avec les Européens intervenu très tôt, en 1616, montrent qu’il fut un temps où l’île était très occupée.
« Très occupée », c’est-à-dire ?
Entre 1 500 et 2 500 personnes selon une estimation. Après 2019, 2020, puis 2023, nous allons mener une dernière mission en octobre à Alofi, avec pour objectif de finaliser l’étude de sites anciens sur l’île et d’essayer d’en dater certains à travers des fouilles. La recherche archéologique peut éclairer ces questions : peut-on voir une diminution progressive des lieux d’occupation ? Peut-on dater la fin de l’occupation d’Alofi ? Ces éléments entrent dans un contexte régional de recherche, sur lequel je travaille depuis plus de 30 ans : l’impact des premiers contacts occidentaux sur les sociétés océaniennes. Fait assez méconnu, Futuna est la terre du premier contact long entre des Européens et des habitants du centre du Pacifique, en 1616.
Que s’est-il passé ?
Un navire hollandais, commandé par Le Maire et Schouten, deux capitaines importants dans l’histoire de la navigation pour avoir donné le nom du Cap Horn, mouille en rade de Leava pendant quinze jours. Nous avons une description détaillée du déroulement du séjour. Après une rencontre rugueuse avec les Futuniens qui entraîne des morts, les Hollandais vont à terre, ils ont besoin d’eau. Les relations sont alors « pacifiées » et rapprochées. Il y a beaucoup de fêtes, de repas partagés, mais aussi une visite dans l’intérieur de Futuna. La chefferie pousse des jeunes filles dans les bras des marins. À la fin de la longue escale, un matin, un groupe d’environ 300 hommes arrive d’Alofi avec des racines de kava. En naît la toute première description d’une cérémonie du kava dans le Pacifique.
La venue d’autant d’hommes d’Alofi est-elle révélatrice ?
Oui. À cette époque-là, il y a du monde sur cette terre. D’ailleurs, à leur départ, au moment du passage devant l’île, les Hollandais voient de la fumée sortir d’un peu partout. Toute l’île est donc habitée. Le témoignage suivant, c’est celui des missionnaires maristes, en 1837. Ils vont sur Alofi, et il n’y a presque plus personne. Un événement est intervenu en un peu plus de deux siècles. Selon les traditions orales, la disparition de la population d’Alofi est due au cannibalisme et aux guerres. L’archéologie permet d’étudier la question de la dépopulation et d’évaluer les causes. Nous en venons à un aspect plus régional. Les données, notamment archéologiques, indiquent qu’au moment des premiers contacts européens, les populations sont nombreuses sur une grande majorité des îles. Les Européens arrivent avec des clous, du verre, des fusils, mais aussi des virus et des bactéries. La grippe, la tuberculose, la rougeole, les oreillons, de même que la syphilis, la gonorrhée, etc. Les populations océaniennes insulaires n’étaient absolument pas immunisées. Selon les endroits, entre 15 et 25 %, voire 30 % des gens ont disparu en quelques mois.
Un tel phénomène a-t-il pu se produire à Alofi et à Futuna après le passage des Hollandais ?
Nous n’en avons aucune preuve aujourd’hui. Néanmoins, d’un point de vue statistique, au vu du type de relations entretenues pendant deux semaines, nous travaillons sur cette hypothèse : à la suite du premier contact, en 1616, une ou plusieurs épidémies se sont déclenchées, et ont entraîné une déstructuration politique, foncière, sociale profonde, amenant à une instabilité des institutions. C’est ce que racontent les traditions orales. Les nouveaux contacts à partir du début du XIXe siècle précipitent un effondrement démographique. Futuna a une particularité absolument unique dans le Pacifique : les missionnaires ne voient pas une dépopulation massive après leur arrivée, alors que, partout ailleurs, il y a plein d’épidémies, les gens meurent.
Parce qu’à Futuna et Alofi, le processus est intervenu avant ?
Oui. Contrairement à Futuna, il y a à Alofi des dizaines et des dizaines de tombes de chefs, mais aussi de gens du commun dans les cimetières pré-chrétiens. Nous avons obtenu une autorisation de principe pour pouvoir réaliser des fouilles sur certaines sépultures. Deux spécialistes d’études des squelettes humains venus de France feront des datations et identifieront la présence éventuelle de maladies.
Propos recueillis par Yann Mainguet
Christophe Sand est notamment l’auteur de l’ouvrage Hécatombe océanienne. Histoire de la dépopulation du Pacifique et ses conséquences (XVIe- XXe siècle).

