Ces saveurs oubliées des jardins calédoniens

Autrefois incontournables dans les jardins familiaux, certains arbres fruitiers et plantes vivrières se font plus rares. Maladies, ravageurs, urbanisation ou évolution des habitudes alimentaires : plusieurs facteurs expliquent cette disparition progressive.

 

  • LE TAMARINIER, VICTIME DES RAVAGEURS

Il y a encore une vingtaine d’années, il n’était pas rare de croiser des tamariniers le long des routes. Ses fruits, appréciés pour leur goût acidulé, étaient dégustés comme des friandises dans les cours de récréation ou sur certaines propriétés familiales. Malheureusement, l’arbre a progressivement décliné.

En 2002, un insecte, le plodia interpunctella (ou pyrale indienne de la farine), est détecté pour la première fois sur le territoire dans des sachets de produits chocolatés. Depuis, on peut le retrouver dans des paquets de farine, des boîtes de fruits séchés, mais aussi sur les tamariniers. Il « attaque les gousses au moment de la fructification », explique Christian Mille, chercheur en entomologie agricole à l’IAC, Institut agronomique néo-calédonien.

La raréfaction progressive des tamariniers peut aussi être liée à la qualité de son bois, qui a parfois conduit à son abattage. Sa taille imposante est également un frein à sa plantation. « C’est un gros arbre, donc les gens hésitent à le replanter, d’autant qu’il est aussi salissant : si on ne ramasse pas ses fruits, ils tombent par terre et sont collants », décrit Gilles Pierson, fondateur de la pépinière Mango.

 

  • LE GOYAVIER, DE L’ABONDANCE À LA RARETÉ

Pendant longtemps, le goyavier faisait partie du paysage calédonien. « Ça poussait tout seul, un peu comme de la mauvaise herbe », affirme Camille Kaman, gérant de la pépinière fruitière, à Katiramona.

Si certains ont encore la chance d’en avoir chez eux, pour beaucoup de Calédoniens, trouver des goyaves est devenu difficile. Selon Christian Mille, la présence sur le territoire depuis 1992 d’un nématode, « un ver minuscule qui s’accroche aux racines du goyavier », peut être à l’origine de ce déclin. « Sur la côte Ouest, il y en avait partout. On en faisait des confitures. Depuis que ce ver est apparu, les goyaviers ont énormément diminué. Des milliers d’hectares ont été détruits. » Le chercheur ne serait d’ailleurs pas surpris que ce nématode ait été introduit volontairement, afin de stopper la propagation de cette « espèce envahissante ». « On n’en a pas la preuve, mais à l’époque elle posait des soucis pour les pâturages d’élevage bovin », souligne-t-il.

La mouche des fruits, qui pond ses œufs sous la peau des goyaves et rend les fruits impropres à la consommation, contribue aussi au recul du goyavier sur le territoire.

 

  • L’ARBRE À PAIN, UN HÉRITAGE MENACÉ

L’arbre à pain, de la famille des Moraceae, est présent depuis plus de 3 000 ans en Océanie. « On pense que les premiers arrivants sont venus avec, lors de leurs migrations, indique Christian Mille. Il permettait de traverser les périodes difficiles, notamment lorsqu’il n’y avait pas grand-chose à manger. »

Ce fruit est lui aussi confronté aux ravageurs. Notamment, à la mouche du fruit à pain, qui ne lui laisse aucun répit : « Même les jeunes fruits, pas encore tout à fait formés, sont piqués par ces mouches et tombent. On ne peut même pas avoir un fruit qui arrive à terme », souligne Christian Mille. Tout comme le goyavier, il souffre aussi de l’évolution des jardins. « C’est un gros arbre, qui n’est pas très ornemental, ça peut expliquer pourquoi les particuliers en plantent moins aujourd’hui », suppose Gilles Pierson.

 

  • LE CERISIER DE CAYENNE, VICTIME DE L’ÉVOLUTION URBAINE

Le cerisier de Cayenne est planté en Nouvelle-Calédonie depuis 1883. Présent en grand nombre dans les jardins, il s’est peu à peu raréfié. La raison de sa diminution n’est pas déterminée, mais il est possible qu’il ait été victime de l’urbanisation, comme beaucoup d’arbres fruitiers présents autrefois dans les quartiers de Nouméa.

« Avant, il y avait beaucoup de villas coloniales qui contenaient énormément de fruits, dont les cerisiers de Cayenne. Mais avec la destruction des vieilles maisons et leur remplacement par des appartements, plus personnes n’en a replanté par la suite », explique Gilles Pierson. L’arrivée de nouveaux fruits importés a probablement aussi réduit l’attractivité des cerises de Cayenne.

 

  • LES SAPOTES UNE DISCRÈTE DISPARITION

Le terme « sapote » regroupe plusieurs fruits : le canistel, le labiu, la sapote noire, la sapote blanche, la pomme étoile ou encore la sapotille. Tous ont été introduits dans les jardins familiaux ou les vergers de Nouvelle-Calédonie. La pomme étoile, notamment, est vendue dans les années 1980 au marché de Nouméa, avant de disparaître des étals. Aujourd’hui, il est très rare d’en trouver dans les jardins. Elle aussi, s’est probablement raréfiée avec l’urbanisation.

 

  • LA POMME CANNELLE MÉMOIRE DES VIEUX JARDINS

Connue depuis 1863 à Nouméa, la pomme cannelle a peu à peu disparu. « Dans les vieux jardins calédoniens, notamment à la maison Célières, il y avait des pommes cannelles », se souvient Gilles Pierson. Comme le cerisier de Cayenne, ce fruit a probablement souffert de l’urbanisation et des changements de mode de vie. « Les personnes qui s’occupaient autrefois de ces arbres ont vieilli. Lorsque les terrains ont été transmis aux générations suivantes, certains n’avaient pas le même intérêt pour ces arbres et ne les ont pas entretenus ».

 

  • LE PAKAÏ UN FRUIT AUX RACINES OCÉANIENNES

Le pakaï est aperçu pour la première fois à Nouméa en 1950. Similaire à un haricot, il renferme des graines enveloppées dans une pulpe tendre et légèrement cotonneuse. Il est particulièrement consommé par les populations polynésiennes et javanaises, car il est régulièrement utilisé dans leur cuisine traditionnelle. Il pousse relativement bien dans les zones chaudes et humides du Pacifique, c’est pourquoi on le retrouve dans d’autres pays voisins.

Pour Christian Mille, la raréfaction du pakaï est davantage due à « une question d’habitudes ». « Ce n’est pas quelque chose que l’on mange lors d’un repas, par exemple. C’est peut-être pour cela que ça s’est perdu. » Aussi, depuis les années 2000, « l’objectif est davantage de faire du « paysage », moins du vivrier, donc les gens n’en ont pas replanté. Ils préfèrent les plantes exotiques ». Mais selon lui, le pakaï pourrait bien retrouver une nouvelle popularité : « Il revient à la mode aujourd’hui. »

Nikita Hoffmann

« La Nouvelle-Calédonie n’a pas la culture du fruit »

Vincent Crayssac est le fondateur du Jardin aux mille fruits. Sur sa propriété située à la montagne des Sources, au Mont-Dore, il détient plus de 300 espèces de fruitiers, faisant de lui un observateur privilégié de l’évolution des pratiques agricoles et des habitudes locales.

Selon lui, la raréfaction de certaines plantations s’explique notamment par un manque de transmission autour de la culture fruitière : « La Nouvelle-Calédonie n’a pas la culture du fruit », estime-t-il. D’abord, parce que les arbres fruitiers sont généralement très longs à fructifier. « Lorsque vous plantez une graine, il va se passer dix à quinze ans avec que les fruits arrivent. Ça freine les gens à planter », explique-t-il. Par conséquent, certains fruits endémiques à valeur gustative, comme le megötr (ou « prune kanak »), majoritairement présente sur les îles Loyauté, ne sont pas suffisamment valorisés. « J’ai demandé à certaines personnes pourquoi il n’y avait toujours pas de verger de ce fruit. Ils m’ont répondu : “C’est trop long” », raconte Vincent Crayssac. Du côté des consommateurs, il a pu constater que les personnes sont très peu curieuses des fruits « rares ». « Étrangement, les gens consomment uniquement les fruits qu’ils connaissent ».

Vincent Crayssac est à la tête du Jardin aux mille fruits depuis dix ans. (©N.H)

Au-delà des comportements individuels, Vincent Crayssac estime également que le territoire manque d’une « vraie politique agricole ». « Aujourd’hui, 80 % de ce que l’on mange est issu de l’importation », soulève-t-il.

Une analyse que Christian Mille tempère, estimant que les pouvoir publics ont pourtant consacré des moyens importants au développement agricole. Néanmoins, « il est vrai que l’historique fruitière de la Calédonie est relativement récente, accorde-t-il. Ce n’est qu’en 1978 que l’Assemblée territoriale a décidé de créer la station de recherche fruitière de Pocquereux. ».

Par ailleurs, si dans les années 1980 « les gens ont énormément planté », la population est restée sur « les classiques », c’est-à-dire les bananes, les oranges et les mangues. L’évolution des habitudes est très lente. À titre d’exemple, dans les années 1990, la consommation fruitière par habitant en Métropole était de 70 kilos par an, alors qu’en Nouvelle-Calédonie, seulement de 35 kilos.

Nikita Hoffmann