Ces familles de Maré qui portent l’héritage du bagne

Cousinade organisée entre les descendants du bagnard Pierre-Élie Ribaud, en 2020, au parc Fayard. Les membres de chaque « branche » de la lignée sont habillés d’une couleur particulière. (©DR)

À la fin du XIXe siècle, plusieurs bagnards ont choisi de s’établir à Maré après leur libération. Longtemps passée sous silence, cette histoire ressurgit aujourd’hui à travers les témoignages de leurs descendants, qui revendiquent désormais cette identité.

Les yeux tournés vers l’écran de son téléphone, Jean Jebez fait défiler ses photos. « Là, c’est ma fille, avec ma petite-fille […] Et ici, ce sont mes sœurs. On est tous métis », explique- t-il en les pointant du doigt. Au total, le Maréen a cinq enfants et huit petits-enfants. Tous sont descendants, comme lui, d’Eugène Leclerc, un bagnard installé à Maré à la fin du XIXe siècle. « Il a été envoyé en Nouvelle-Calédonie, car il avait volé du pain à plusieurs reprises », raconte-t-il.

L’histoire de cet ancêtre, Jean Jebez n’en a pris connaissance que lors de ses années lycée. « Je savais que mon grand-père était blanc, au vu de la couleur de peau de ma mère. Mais j’ai su bien après que c’était un bagnard. Maman ne m’en avait jamais parlé, car chez nous, parler du passé, ce n’est pas dans nos habitudes. »

Jean Jebez, petit-fils d’Eugène Leclerc. (© N.H.)

Aujourd’hui encore, un mystère subsiste autour de ce grand-père. « Je ne sais pas pour quelle raison il s’est installé à Maré à la fin de sa peine. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il était cantonnier ; il entretenait les routes. » Avec François Gambey, un ami commerçant établi lui aussi à Maré, il monte un « petit business ». « Mon grand-père lui achetait de la farine, avec laquelle il faisait du pain, qu’il revendait dans ce magasin. » Une belle revanche, pour cet ancien voleur de pain.

Il fut également colporteur : il achetait des fruits et légumes qu’il transportait jusqu’à Nouméa. C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’il rencontra sa future femme, Léonie Hnawowone. « Il cherchait un cheval pour guider sa charrette de fruits et de légumes. En chemin, il l’a rencontrée. » Ensemble, ils eurent Catherine Leclerc, mère de Jean Jebez et de ses sept frères et trois sœurs. Elle n’a que dix ans lorsqu’Eugène Leclerc décède. Catherine est alors confiée à François Gambey, qui s’est entre-temps marié avec une femme du clan Naisseline.

De gauche à droite : le grand chef Henri Naisseline, Catherine Leclerc (fille d’Eugène Leclerc), Deiradane Naisseline (sœur d’Henri Naisseline) et Jean Jebez père et fils. Derrière se trouve Édouard Gambey. (©ANC)

 

À Tadine, aujourd’hui encore, un four à pain et une citerne viennent rappeler la présence de ce grand-père bagnard, à l’endroit où il avait construit sa maison en bois. « J’aimerais les remettre en état, car ça fait partie de notre patrimoine », souligne Jean Jebez.

UN SUJET TABOU

Cette histoire fait écho à celle de Pierre-Élie Ribaud, condamné au bagne calédonien en 1883 pour « fausses écritures », et qui a aussi terminé sa vie à Maré. « Dans les années 1880, peu de personnes savaient lire et écrire en France. Il en profitait pour falsifier des documents et a été condamné quatre fois ! », sourit son arrière-petit-fils, Philippe Guaenere. Après sept ans de peine, Pierre-Élie Ribaud travailla à Nouméa durant quelques mois, avant de rencontrer Hnerecele Wapo, la lingère du gouverneur, qui deviendra sa femme et l’emmènera avec elle à Maré. « S’ils voulaient rentrer en Métropole, les bagnards devaient payer eux-mêmes le voyage, souligne Philippe Guaenere. Or, comme beaucoup, il n’avait pas d’argent. C’est pourquoi il est parti avec mon arrière-grand-mère et monta un petit commerce là-bas. Ils ont eu cinq enfants, dont ma grand-mère. »

Philippe Guaenere, arrière-petit-fils de Pierre-Élie Ribaud. (©N.H)

Comme Jean Jebez, Philippe Guaenere a appris sur le tard que son arrière-grand-père était un bagnard. « Quand ma mère me parlait de son grand-père, elle disait que c’était un commerçant, c’est tout. Ça s’arrêtait là. »
Passionné d’histoire, il décida de mener des recherches aux Archives de Nouvelle-Calédonie, en 2018. « C’est là que j’ai découvert qu’il était bagnard. »

En 2020, une cousinade est organisée au parc Fayard. Elle rassemble près de 352 descendants de Pierre-Élie Ribaud, vivant sur l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie. « Et encore, ce chiffre représente uniquement ceux qui ont pu venir. En vérité, je pense qu’on doit être aux alentours de 500 », précise Philippe Guaenere.

Par la suite, quelques membres de cette grande lignée se sont rendus à Jarcieu (région Auvergne-Rhône-Alpes), d’où était originaire Pierre-Élie Ribaud. Un village « grand comme Sarraméa, avec 1 100 habitants. Ils ont été reçus par le maire, qui leur a fait visiter la ville. Apparemment, des Ribaud, il n y a que ça là-bas ! »

Une classe de 3e du collège de La Roche, à Maré, est venue visiter, début juin, le site de l’ancien pénitencier de l’île Nou. Philippe Guaenere était présent pour raconter son histoire et montrer les liens qui existaient entre le bagne et le monde kanak. (© N.H.)

 

« NOUS RÉCONCILIER AVEC LE PASSÉ »

Alors qu’à l’époque être descendant de bagnard était un sujet « tabou », aujourd’hui, Jean Jebez et Philippe Guaenere revendiquent fièrement cette partie de leur histoire. « C’est notre identité, et on l’assume », affirme Jean Jebez. Selon Philippe Guaenere, « il y a eu un vrai tournant après la cousinade que l’on a organisée. Ça a permis de nous réconcilier avec le passé et de nous dire : c’est bon, on passe à autre chose ».

Nikita Hoffmann

Des déportés indochinois à Maré

Contrairement à certaines idées reçues, l’île de Maré n’a jamais été une terre de bagne. Les condamnés bagnards s’y sont installés après leur peine. En revanche, elle a accueilli neuf déportés indochinois et six membres de leur famille, en 1914. Ces militants nationalistes ont été condamnés pour avoir pris part à des attentats contre le pouvoir en place, à Hanoï, en 1913.

Alors que l’île des Pins n’est plus un lieu de déportation depuis 1911, ces neuf condamnés sont, dans un premier temps, dirigé vers l’îlot Brun, puis vers Maré. Ils y résident avec leur famille jusqu’en 1923, avant de rejoindre le camp central de l’île Nou, puis le Camp-Est, en 1926.

Seul l’un d’entre eux, Le Ngoc Lien, dit Ca Lê, s’installera durablement en Nouvelle- Calédonie, se mariera et aura des enfants.

La tombe du déporté vietnamien, Pham Van Lai, à Maré. (©Louis-José Barbançon)

 

Le bagne, une histoire commune

Les témoignages apportés par Philippe Guaenere et Jean Jebez apportent une dimension nouvelle à l’histoire du bagne en Nouvelle-Calédonie. Tout comme a voulu le démontrer l’exposition itinérante « Les Kanak et le bagne », qui circule sur le territoire depuis 2022, ils confirment que le bagne a concerné toutes les communautés. « Pour nous, c’est extraordinaire, car cela fait des années que nous travaillons sur la mise en valeur de cette page de l’histoire calédonienne. Depuis une dizaine d’années, nous avons de plus en plus de Kanak qui viennent nous voir régulièrement pour nous dire que c’est leur histoire à eux aussi et qu’un de leur ancêtre était bagnard », raconte Yves Mermoud, président de l’association Témoignage d’un passé.

En plus de ces descendants, 115 Kanak ont également été condamnés aux travaux forcés durant cette période, et de nombreux policiers kanak ont été recrutés par l’administration pénitentiaire.