Cécile Rivière, la parole face au silence des violences

Cécile Rivière souhaite, par ce film documentaire, voir la parole des femmes se libérer. © Stephane Ducandas / Ethnotracks

Auteure du documentaire Myrjana, la valeur d’une femme, et sage-femme, Cécile Rivière est engagée pour les droits des femmes et contre les violences dont elles sont victimes. Elle était l’une des invitées du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, mercredi 12 mars, pour participer au débat Femmes inspirantes et résilientes.

Pour Cécile Rivière, les droits des femmes sont bien plus qu’un engagement. Originaire de La Réunion, cette quadragénaire prend conscience des discriminations de genre au début de ses études. C’est là qu’elle découvre combien elles structurent la société française et ses outre-mer. Ces discriminations lui apparaissent au contact de femmes qui n’ont pas eu la même chance qu’elle et ses deux sœurs d’être encouragées par leurs parents. « Plein de femmes n’ont pas d’estime d’elles-mêmes et ne sont pas persuadées qu’elles sont autant capables que les hommes », explique-t-elle.
Si elle se destine à la médecine, ses résultats au concours lui imposent « par défaut » la formation de sage-femme, une profession qu’elle ne connaissait pas. Dès ses premiers stages, elle découvre pourtant une vocation : « j’ai compris que c’était ça que je voulais faire ». Elle se passionne à accompagner des femmes dans les moments clés de leurs vies. « Nous sommes là pour les guider. Ce que tu transmets, c’est qu’elles partagent quelque chose avec les femmes qui ont mis au monde des enfants depuis des millénaires. » Ces gestes sont pour elle la trace d’une filiation universelle, une transmission qui se joue dans l’intimité de la maternité.

« UN FARDEAU »
Au fil de ses 20 ans de pratique, elle mesure combien la sage-femme est souvent la première interlocutrice pour aider à « défaire des nœuds », trouver des solutions à toutes sortes de problèmes, en particulier dans les endroits isolés. La relation est intime. Elle donne à voir des blessures, physiques et morales, parfois tues. « Même quand elles ne sont pas prêtes à parler, tu le vois quand même et tu ne peux pas faire comme si tu n’avais rien vu », souligne-t-elle.
Dans sa patientèle, Cécile constate une fois encore que beaucoup de femmes ont peu d’estime d’elles-mêmes et manquent de soutien. « Être une femme, pour beaucoup, ça reste un fardeau. Alors que pour moi, être une femme, c’est une chance extraordinaire. » C’est ce qui s’est passé avec Myrjana, une jeune mère de deux enfants, morte sous les coups de son ex-conjoint en 2021. Assistée par Cécile pendant sa seconde grossesse, Myrjana accepte d’être accompagnée au-delà du suivi médical. Cécile active le réseau périnatal et alerte la gendarmerie et les services sociaux. Un lien étroit se crée et aide Myrjana, avec le soutien de ses sœurs, à relever la tête et s’émanciper.
Quelques jours avant sa mort, elle revient au cabinet de Cécile, déterminée à quitter son conjoint violent. Ce sera la dernière fois qu’elles se verront. « Quand j’ai appris qu’elle avait été assassinée, j’ai eu l’impression que le ciel me tombait sur la tête. » S’ensuivent la colère, la frustration, la culpabilité. « J’ai eu l’impression qu’on avait fait tout ce qu’on pouvait… Mais que ça n’avait servi à rien. » Ces sentiments la poussent à réagir. « Il fallait que l’on fasse quelque chose, que l’on raconte cette histoire pour qu’elle ne soit pas morte pour rien. On avait besoin de crier l’injustice, de dire : ce n’est pas normal, il y a un problème dans notre société. »

TOUTES LES COMMUNAUTÉS
De ses échanges avec Stéphane, son conjoint réalisateur avec qui elle collabore régulièrement, naît l’idée du film Myrjana, la valeur d’une femme. « J’ai proposé à la famille le projet de film documentaire. L’idée, c’était de raconter notre histoire : leur histoire à elles, de sœurs, et la mienne, de sage-femme. » Le grand-père qui a élevé Myrjana accepte le projet. Lors d’une coutume symbolique, il pose sa main sur le geste de Cécile et Stéphane en soufflant : « On a laissé faire », et avec le souhait que l’histoire de sa petite-fille permette de libérer la parole.
Au cours des interviews puis lors des projec- tions, Cécile et Stéphane prennent la mesure de l’ampleur du problème. Près des trois- quarts des femmes rencontrées confient les souffrances de leurs propres vécus, quelle que soit leur communauté.
Si Myrjana raconte le vécu d’une Kanak, les auteurs se défendent d’avoir voulu stigmatiser en insistant sur le fait que les violences concernent bien toutes les communautés. « La violence n’était pas un modèle culturel kanak, mais s’est installée avec la colonisation et la religion », rappelle Cécile Rivière. Pour elle, la situation actuelle est le fruit du renforcement de deux systèmes patriarcaux, colonial et religieux, qui ont imposé un contrôle renforcé sur les femmes en légitimant les violences et leur infériorisation.
Au-delà de l’hommage à Myrjana, le film se veut un outil thérapeutique, y compris pour les hommes, en les encourageant à s’interroger sur leur rapport avec les femmes. Pour donner corps à cette ambition, l’association Myrjana prolonge cet engagement sur le terrain en participant à des actions et en particulier dans les écoles.
Cécile y rappelle que Myrjana, « ce n’est pas qu’une histoire de violence, c’est une histoire de valeur, de dignité. Qu’est-ce que vaut une femme dans cette société ? Mon combat, c’est ça : que l’on reconnaisse la valeur des femmes ».

M.D.