En Nouvelle-Calédonie, une part de la population reste en marge du système bancaire. Pour y répondre, Be-bunk, créée en 2022 par Leïla Boufeneche, s’impose comme une solution pensée pour les exclus.
Malgré un taux de bancarisation supérieur à 90 %, la Nouvelle-Calédonie reste en retard par rapport à l’Hexagone. Dans les tribus et la Brousse, de nombreux salariés continuent d’être payés via le compte d’un cousin ou d’un parent, au prix de démarches compliquées et d’une moindre autonomie. Ancienne institutrice devenue cheffe d’entreprise, Leïla Boufeneche a vécu cette réalité avec ses salariés.
L’idée de Be-bunk naît en 2014 et se concrétise huit ans plus tard, après l’obtention d’agréments exigeants de la Banque de France. Faute de partenaire local, c’est dans l’Hexagone qu’elle établit son siège. Be-bunk est une néobanque : sans guichet, accessible via smartphone et adossée à des partenaires agréés. L’application délivre rapidement un RIB, une carte et des virements. Mais, à rebours des modèles classiques, l’entreprise a ouvert des bureaux à Nouméa, Koné, Bourail et dans les îles. « Les Calédoniens ont besoin de contacts, de conseils, notamment pour les papiers administratifs. Nous ne pouvions pas être seulement une application », souligne la fondatrice.
« SOULAGEMENT »
La force de Be-bunk est de s’adresser aux publics que les banques traditionnelles délaissent parfois : interdits bancaires, jeunes sans historique de crédit, travailleurs informels ou saisonniers. « Pour moi, cela a été un soulagement de devenir cliente chez Be-bunk. Je me suis sentie écoutée et cela m’a redonné confiance. Cela me permet de savoir exactement ce que j’ai sur mon compte et ce que je peux dépenser », témoigne cette cliente qui a rejoint la néobanque il y a trois ans après avoir été interdite bancaire. Elle estime que les autorisations de découvert proposées par les banques sont des pièges. « On croit que cela va nous sauver, mais après on se retrouve pris enfermé avec des frais toujours plus importants. »
« Les gérants de nakamal sont discriminés. Quand tu vas voir la banque, on te dit non, assure un professionnel du secteur, qui dénonce la stigmatisation autour des activités informelles. Je connais pas mal de monde qui ne sait pas quoi faire de l’argent qu’il gagne. Ils bricolent et ça les pousse à ne rien déclarer aux impôts. » Au-delà du compte, la néobanque accompagne ses clients dans leurs démarches : ouverture de patente, inscription à la Cafat, régularisation fiscale. « Nous ne voulons pas seulement donner une carte, mais permettre à chacun d’exister dans l’économie », insiste Leïla Boufeneche.
Le lancement en 2022 a été immédiat : 2 000 comptes ouverts le premier jour. Deux ans plus tard, Be-bunk revendique près de 40 000 utilisateurs en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française, à Wallis-et-Futuna et parmi les étudiants calédoniens en Métropole. L’entreprise s’est entourée de professionnels du secteur bancaire pour renforcer sa gouvernance et fiabiliser ses services. Elle a aussi créé une offre pour les professionnels, travailleurs indépendants, artisans et petites entreprises, souvent parmi les plus éloignés du système bancaire, afin de leur fournir un outil adapté à la gestion de leur activité.
« ALLER VERS LES GENS »
En 2023, candidate aux Trophées des femmes de l’économie sociale et solidaire, Leïla Boufeneche ne remporte pas le prix, mais se fait remarquer. Vaimu’a Muliava, alors en charge de l’innovation au gouvernement, salue son parcours et souligne l’attention portée par Marlène Schiappa, alors secrétaire d’État à l’Économie sociale et solidaire. L’ambition va désormais plus loin.
La société lancera prochainement la Be-bunk Car, un dispositif itinérant qui circulera dans les communes et les tribus pour proposer des services bancaires de base et conseiller les habitants. « L’idée, c’est d’aller vers les gens, pas d’attendre qu’ils viennent à nous », explique la fondatrice. Au-delà de la bancarisation, l’enjeu est aussi celui du financement. Seules 36 % des très petites entreprises décrochent un crédit d’investissement en Nouvelle-Calédonie (chiffres Institut d’émission d’outre-mer 2018), contre plus de 80 % en Métropole. Et en 2023, 57,5 % des crédits aux entreprises n’auraient pas été accordés sans la Sogefom (filiale de l’Agence française de développement).
Be-bunk veut combler ce vide, mais ses fonds propres la freinent. Pour passer au crédit, il lui faudrait environ un milliard de francs de capital, une des conditions de l’agrément. D’ici là, elle poursuit la bancarisation et l’accompagnement, avec l’ambition de devenir établissement de crédit.
Mathurin Derel
Zygo, de l’informel à la professionnalisation
Lancée en juin 2025, Zygo est une application de chauffeurs à la demande en Nouvelle-Calédonie, alternative aux « taxis 1000 » et destinée à encadrer une activité jusque-là informelle. En partenariat avec Be-bunk, la plateforme permet aux conducteurs de professionnaliser leur activité : ouverture de compte, revenus déclarés, possibilité de gérer leur travail comme une véritable entreprise. La grande majorité exerçait auparavant dans l’illégalité.

