Avec Carenco, l’État change de rapport

Le ministre délégué aux Outre-mer a été missionné en Nouvelle-Calédonie pour faire en sorte que tous les partenaires politiques reviennent à la table des discussions. Jean-François Carenco porte une attention toute particulière aux indépendantistes avec qui le dialogue était rompu, et temporise sur le calendrier. La méthode Lecornu a fait long feu… aux dépens de ses soutiens locaux.

Jean-François Carenco a privilégié dans les premiers jours de sa visite les terres indépendantistes. Il serre fréquemment ses mains l’une contre l’autre se penchant en avant en signe de remerciement, multiplie les accolades, proscrit le langage des cabinets, tutoie à tout va, dit toute son émotion de retrouver cette terre foulée il y a trente ans et qui a « changé (sa) vie ».

Il demande des nouvelles des vieux, regrette ceux qui ont disparu, parle de « Yéyé » (Yeiwene Yeiwene) avec qui il s’est « quand même beaucoup disputé », loue la « fidélité en amitié qui change le monde » en posant pour la photo avec Raphael Mapou, homme politique et activiste de Yaté, que Sébastien Lecornu avait affronté au plus fort du conflit de l’usine du Sud. Il célèbre la culture mélanésienne pour ce qu’elle est « en vrai », un exemple, dit-il, dans un monde qui va « trop vite ».

« Un bon état d’esprit »

Louis Mapou, président du gouvernement (UNI)

« On sent bien qu’après la rupture des relations, il y a un bon état d’esprit, une volonté de faire attention à la forme. Et vous savez que c’est un pays où la forme vaut autant que le fond. Donc on va prendre le temps. 2023 sera l’année des discussions. On va essayer de faire de la bienveillance évoquée par les uns et les autres, une valeur politique, avec la recherche de la meilleure éthique. Il y a eu une crise de conscience. Mais la Nouvelle-Calédonie est comme ça : on pousse, on pousse et à un moment on le sent que les choses peuvent avancer pour peu qu’on y fasse attention. »

Photo : Delphine Mayeur / Hans Lucas via AFP

 

Le changement de style est radical. Et quand le désamour des indépendantistes pour Sébastien Lecornu était épidermique, son successeur est accueilli à bras ouverts. L’ancien secrétaire général du haut- commissariat (1988-1992) était à l’époque très proche des indépendantistes, ce qui avait d’ailleurs suscité des tensions avec les non-indépendantistes. Le fait qu’il soit envoyé ici (et probablement nommé à ce poste) pour « trouver la solution » n’est pas neutre pour le gouvernement Macron, après d’autres méthodes sur la précédente mandature, à fort enjeu électoral pour la majorité présidentielle.

« Se refaire une santé »

Les indépendantistes souhaitaient être écoutés, ils ont le sentiment qu’ils vont l’être. Ils ont réclamé du temps et, visiblement, ils l’obtiennent. Tout en reconnaissant le résultat des trois référendums et la place de la Nouvelle-Calédonie dans la France, Jean-François Carenco a répété que sa méthode était « la vision globale, et le temps au temps ». Il estime qu’après cette période de tensions, d’« impairs », jalonnée d’échéances électorales, il faut « se refaire une santé ensemble », « prendre le temps d’aller bien ». « C’est bien simple, a-t-il dit sur Caledonia, cela fait deux ans qu’on ne se parle plus » et « ce n’est pas comme cela qu’on avance ».

Jean-François Carenco est ici pour écouter et formuler des propositions. Au deuxième jour de sa visite, il a glissé qu’il n’y aurait « pas de référendum de projet en juillet ou septembre 2023 », avant de préciser son propos : cette échéance est une évidence, mais il y a encore du chemin à faire.

La plupart des représentants politiques à Paris comme à Nouméa avaient déjà admis cela (haut-commissaire, commission des lois du Sénat, etc.), et rien n’est écrit dans la loi. Mais cette sortie a fait bondir le groupe Les Loyalistes, créé par Sonia Backes : l’État ne peut remettre en cause son « engagement » à organiser une consultation pour l’adoption d’un nouveau statut en juin 2023, car le territoire « se meurt de l’absence de perspectives ».

Le ministre accueilli à la province Sud par les vice-présidents Philippe Blaise et Gil Brial, et le député Nicolas Metzdorf. / Province Sud

Chaud-froid

Ce groupe réclame aussi qu’un comité des signataires acte la fin de l’Accord de Nouméa dans les prochaines semaines, comme annoncé par Gérald Darmanin. Là encore, plus grand monde : beaucoup pensent qu’il faut passer à autre chose. Pour Jean-François Carenco, les trois référendums ont déjà clos cet Accord, il ébauche un « comité des partenaires » qui rassemblerait plus largement, une idée du président de la République.

Les Calédoniens auront par ailleurs voix au chapitre dans le choix de l’organisme extérieur qui se chargera du bilan du processus de décolonisation et de l’Accord de Nouméa osant ‒ toujours en rupture ‒ un « on ne va pas prendre Mc Kinsley, ça ne ferait pas bien ».

« Il nous connaît. C’est déjà ça »

Roch Wamytan, président du Congrès (UC)

« Il faut se réserver l’année 2023 pour aller au fond des choses. Parce qu’au bout de 30 ans dans ce dispositif, on s’aperçoit qu’on ne se comprend pas encore. Tout le dispositif que nous avions arrêté à Paris avec Monsieur Lecornu s’est effondré comme un château de cartes, le 12 décembre dernier. Et les loyalistes, s’ils continuent à vouloir se précipiter, vont se planter, comme pour le référendum. Après, comment peut-on trouver une sorte de vouloir vivre ensemble, dans le respect mutuel, la connaissance mutuelle ? Mr Carenco a bien sûr certaines idées, et il a été missionné ici parce qu’il nous connaît. C’est déjà ça. »

Photo : Delphine Mayeur / Hans Lucas via AFP

 

Plus largement, Jean-François Carenco s’est dit extrêmement confiant, que des solutions pourront être trouvées ensemble. Il a invité les politiques locaux à imaginer l’avenir pour faire en sorte que « tout le monde soit fier d’être de Kanaky ou de Nouvelle- Calédonie », de composer entre la République et « le droit absolu à l’autodétermination ».

Si on peut voir d’un œil favorable la volonté du Gouvernement de vouloir recoller les morceaux avec les indépendantistes et croire que ce ministre agit avec cœur, on ne peut que noter l’incohérence d’Emmanuel Macron pour la Nouvelle-Calédonie, son manque de vision, et une gestion à la petite semaine.

Comment en effet avoir encore sous un même toit deux ministres aux positions si radicalement opposées ? Par ailleurs, cette situation confirme que Sébastien Lecornu a fait des promesses notamment de calendrier qui n’avaient, dès le départ, aucune garantie d’être tenues. Et ses soutiens lui ont fait une confiance aveugle au risque, une nouvelle fois, de décevoir leurs électeurs.

Chloé Maingourd

Photo : Jean-François Carenco rencontre les représentants politiques, institutionnels et de la société civile dans les trois provinces. « La Calédonie a besoin d’une France plus aimante et plus humble » avait-il déclaré avant son départ. / C.M.

 

Ministère de l’Intérieur

Pour Jean-François Carenco, le rattachement de l’Outre-mer à l’Intérieur est une bonne chose. « C’est la composition qui a le mieux marché, a-t-il déclaré sur Caledonia. Habituellement ce ministère était le dernier de la hiérarchie. Là on est le troisième du gouvernement et ça a du poids. » Il dit bien s’entendre avec Gérald Darmanin et explique que celui-ci le « laisse faire »… Les styles semblent pourtant là aussi bien différents.

Sur la question de la sécurité : celle-ci, a-t-il dit, n’est pas prégnante en Nouvelle-Calédonie comme à Mayotte, en Guyane, etc. « En Martinique, on m’a mis un gilet pare-balles. Ici tout n’est pas au beau fixe, mais tant qu’on est dans cette phase où nous décidons que la Nouvelle-Calédonie a un avenir (…) je ne suis pas inquiet ».

 

Fissure au sein de la Confédération Ensemble

Jean-François Carenco et Philippe Dunoyer. C.M. 

Le groupe Les Loyalistes, créé par Sonia Backes, a vivement réagi aux propos de Jean-François Carenco sur le référendum de projet qui ne se tiendra pas en juin 2023, alors que Sébastien Lecornu s’y était engagé. « Une option qui ne peut être remise en cause. » Si cet engagement devait ne pas être respecté, ils exigeraient en 2024 l’organisation d’élections provinciales avec un corps électoral « totalement ouvert ». Et il « appartiendra aux responsables qui ont voulu prendre le temps d’en assumer les conséquences ».

La réaction était radicalement différente du côté de Calédonie ensemble, également derrière le président Macron au sein d’Ensemble. Le parti de Philipe Gomès soutient « en responsabilité » l’action engagée par Jean-François Carenco. Depuis deux ans que cette date a été fixée, le contexte a évolué juge la formation, et « le calendrier ne pourra être tenu ». « Tout le monde le sait, est-il ajouté. Et le président lui-même l’a indiqué lors d’un dîner de travail avec les parlementaires d’outre-mer, le 7 septembre ». Emmanuel Macron avait dit qu’une « fenêtre pour une réforme constitutionnelle était ouverte pour fin 2023, début 2024 ».

Pour Calédonie ensemble, la seule « dead line » est donc mai 2024, terme de l’ultime mandat des membres des assemblées de provinces tel que prévu par l’Accord de Nouméa. La Confédération pilotée par la secrétaire d’État aurait-elle déjà du plomb dans l’aile ?

Du côté du Rassemblement-LR, on temporise aussi depuis quelques temps. Alcide Ponga a encore indiqué cette semaine qu’il fallait éviter les polémiques et que « quand on construit une case, on commence par bâtir le dessous, et la flèche faitière on la met à la fin ».

 

Quelle position pour Sonia Backès

Interrogé par Caledonia sur le positionnement de la secrétaire d’État en charge de la citoyenneté et présidente de la province Sud dans les discussions d’avenir, Jean-François Carenco a été clair : « Mme Backes ne s’occupe pas du dossier calédonien. C’est moi ! D’ailleurs, elle n’est pas là aujourd’hui… Et j’allais dire, c’est bien comme ça ».

La représentante qui a déja subi une polémique sur son conseiller spécial, Brieuc Frogier, semble quelque peu mise à mal par l’action de Jean- François Carenco, dont les positions sont bien différentes des siennes et de celles de Sébastien Lecornu. Le fameux « en même temps » d’Emmanuel Macron.

Elle s’est exprimée sur les réseaux sociaux en insistant sur l’« évidence » du référendum de projet en 2023 avancée par le ministre, promettant d’être là dans les prochains mois avec ses collègues « pour porter la voix de ceux qui veulent rester français ». Et le ministre a tenté de rassurer à la province Sud en disant qu’il faisait bien « équipe » avec Sonia Backes. Mais force est de constater que sa présence au Gouvernement semble plutôt, pour l’heure, l’écarter du sujet.

 

Nickel

Le ministre délégué a insisté depuis son arrivée : « Il n’y a pas de Calédonie sans nickel ». Le nickel et l’énergie feront nécessairement partie des discussions. L’ancien président de la CRE, Commission de régulation de l’énergie, a expliqué que pour l’instant la barge flottante était la meilleure solution pour la SLN, mais pas la seule solution à terme.

Selon lui, il faut une usine au gaz en Nouvelle-Calédonie « en espérant qu’elle serve le moins possible », pour assurer la sécurité du système, tout en allant vers un nickel plus vert dans les méthodes de production.

 

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