L’utilisation des pesticides en agriculture demeure un sujet complexe voire conflictuel en France. La Nouvelle-Calédonie dispose d’un cadre doté de particularités. Le point avec Aurélie Chan, responsable de la section protection des végétaux, et Philippe Caplong, inspecteur phytosanitaire, au Service d’inspection vétérinaire alimentaire et phytosanitaire.
DNC : Quels types d’analyses sur les pesticides mène la Davar ?
Aurélie Chan : Il y en a deux. Nous tenons un registre de tous les produits importés. Les déclarations obligatoires, relatives aux autorisations administratives d’importation, sont remises aux douanes et ces documents nous permettent de vérifier que les produits sont bien homologués en Nouvelle-Calédonie. Second volet, nous organisons tous les ans, depuis 2006, un plan de surveillance sur les résidus de pesticides dans les produits végétaux consommés. Nous essayons de toucher l’ensemble de la production, tant locale qu’importée.
Philippe Caplong : Ce plan de surveillance s’ajoute à celui sur l’eau et sur l’agroalimentaire pour le miel, la viande, les œufs… Il y a un maillage pour surveiller toutes les substances actives.
Effectuez-vous des prélèvements ?
A.C : Oui. Chez les agriculteurs et les importateurs, nous effectuons des prélèvements de végétaux qui sont ensuite envoyés en analyse pour quantifier les molécules potentielles et ainsi vérifier si la réglementation est bien respectée. Des procès-verbaux peuvent être dressés, selon les résultats d’une enquête. Il y en a eu, dans le cadre du plan de contrôle, après examen des prélèvements de l’an passé.
Quel bilan tirez-vous de ces analyses ?
A.C : Les analyses sont en cours et seront prochainement publiées sur le site internet de la Davar.
Quelles familles de pesticides sont autorisées et, à l’inverse, interdites ?
A.C : Nous avons une réglementation propre à la Nouvelle-Calédonie qui permet d’agréer des substances actives et d’homologuer des produits phytopharmaceutiques.
P.C : Il y a eu un transfert de compétence dans ce domaine. C’est donc à la Nouvelle-Calédonie de gérer les produits phytopharmaceutiques à usage agricole, les PPUA. Le territoire a pris comme postulat de se caler sur les orientations de l’Union européenne au niveau des substances actives. Une grande partie de notre réglementation s’adosse à l’UE, la Nouvelle- Calédonie ayant jugé qu’elle est la plus sécuritaire dans le monde, ce qui est vrai. Elle est même avant-gardiste par rapport à d’autres pays. Quand l’Europe déboute une substance active pour des raisons de santé humaine ou d’environnement, la Nouvelle-Calédonie a pour obligation de la retirer.
Ces exclusions sont-elles fréquentes et quelles sont les particularités de la réglementation calédonienne sur les PPUA ?
P.C : Une vingtaine de substances actives ont été retirées depuis 2024. Nous disposons, en outre, d’une composante particulière liée à notre présence dans l’hémisphère Sud avec des spécificités de climat, d’organismes nuisibles différents, etc. Voilà pourquoi nous avons la possibilité d’agréer des substances actives ou PPUA australiennes, néo-zélandaises ou américaines. De plus, les provinces, la Chambre d’agriculture et de la pêche, les importateurs-distributeurs, des agriculteurs… ont la possibilité soit de déposer de nouveaux dossiers, soit de redemander un agrément d’une substance active retirée par le gouvernement. Ces dossiers seront examinés par un comité consultatif composé d’experts locaux.
Des produits sont-ils régulièrement écartés à l’importation ?
A.C : La majorité des produits importés sont conformes à la réglementation, parce que les importateurs, peu nombreux en Nouvelle- Calédonie, sont très au fait de ces textes. Les rejets concernent souvent des nouveaux produits ou sont liés à des changements commerciaux.
P.C : L’objectif, quand vous voulez que quelque chose fonctionne, c’est de faire adhérer tout le monde. Nous avons eu un très grand travail d’explication et de compréhension avec les importateurs-distributeurs. Ils ne sont maintenant plus que trois ou quatre. Cela fonctionne très bien. Nous n’avons quasiment plus, maintenant, de PPUA non homologués importés. Une tentative d’importation de produits non homologués coûte cher, car la marchandise est saisie et détruite aux frais de l’importateur.
Quelle est la tendance au niveau des volumes importés ?
A.C : Globalement, sur cinq ans, entre 2020 et 2025, les volumes importés sont stables : entre 50 et 60 tonnes par an. Tout d’abord les herbicides, suivis des insecticides-acaricides – principalement des huiles, un concept proche de la lutte biologique –, puis les fongicides.
Combien la Nouvelle-Calédonie compte-t-elle de substances agréées ?
P.C : Nous avons actuellement 319 substances actives agréées sur le territoire (98 d’origine chimique et 221 naturelles et de base) – contre 276 (dont 115 chimiques et 161 naturelles) en 2023 –, il y a une décroissance du chimique au profit des substances actives naturelles. La France en compte 256 chimiques. Tout comme elle recense une cinquantaine de substances actives constituées de micro- organismes – pour la lutte bio, etc. – Nous avions la même liste en 2017. Il y a deux à trois ans, cette liste s’est ouverte par arrêté, aux substances agréées en Australie et Nouvelle- Zélande.
Concrètement, l’agriculteur, au lieu d’utiliser une cinquantaine de substances constituées de micro-organismes, peut désormais en avoir le double.
Le glyphosate, substance active d’herbicides, agite un virulent débat en Métropole en raison des risques de cancers. Est-il utilisé ici ?
P.C : Nous n’échappons pas à la règle. Le glyphosate est une substance agréée en Nouvelle-Calédonie, nous avons effectivement des PPUA homologués. Le glyphosate peut être utilisé uniquement par des professionnels, c’est- à-dire les agriculteurs, qui disposent, après une formation, d’un certificat, le Certiphyto-NC1 ou NC3. À partir de là, le glyphosate doit être utilisé selon les fiches techniques du fabricant. Si l’Union européenne la retire, elle devra faire l’objet d’un retrait en Nouvelle-Calédonie.
A.C : L’Union européenne est chargée de l’autorisation des substances actives . Ensuite, la France décide des autorisation des produits phytopharmaceutiques.
Existe-t-il une évolution dans l’utilisation des pesticides ?
P.C : Les pesticides sont utilisés pour lutter contre les ravageurs : insectes, maladies et mauvaises herbes. Oui, il y a une évolution. Dans les années 1980, l’Europe a retiré les trois-quarts de ses substances actives – parce que inacceptables – pour élaborer une nouvelle réglementation qui a donné une part importante à la santé humaine et à la protection de l’environnement, sans mettre en péril l’économie. L’évolution est aussi indispensable, car des résistances sont observées au niveau des organismes nuisibles, la nature s’adapte. Deux réponses : soit créer de nouvelles substances actives – de plus en plus rare, car de plus en plus complexe et onéreux –, soit s’orienter – et nous y allons – vers des méthodes de lutte alternative.
Quelles nouvelles méthodes ?
P.C : Au niveau des substances actives,depuis quelques années, on observe, par exemple, un intérêt pour le soufre et le cuivre en pulvérisation pour lutter contre les champignons et surtout les bactéries, à des doses et des fréquences préconisées. Ces produits peuvent être utilisés en agriculture bio comme en agriculture raisonnée. Ils commencent à avoir une place très importante, parce que les résultats sont là. Ils permettent de réduire la solution chimique. L’avenir se tourne désormais vers des substances dites “stimulateurs de défense”.
A.C : La France et l’Europe ont revu tous les dosages par rapport au risque du cuivre et nous nous calons sur ces données. Globalement, il y a une évolution au niveau des homologations et des demandes d’importation.
P.C : J’ai connu les pesticides il y a 35 ans dans d’autres pays. Aujourd’hui, je vois une évolution positive. Un cercle vertueux s’est créé. Je n’ai jamais entendu un agriculteur vouloir absolument traiter avec des produits chimiques, mais il faut lui proposer une alternative efficace.
Passe-t-on, selon vous, peu à peu de la lutte chimique à la lutte biologique ?
A.C : Il y a une incitation à, dirais-je. Il y a une tendance.
P.C : Il y a une volonté générale – société, monde agricole, institutions – de réduire les pesticides. Après, tout dépend ce que l’on met dans les mots « lutte biologique ». Chacun a sa définition. Pour moi, il y a plusieurs types de lutte : la lutte chimique, biologique, par sélection variétale, agronomique, culturale… L’objectif est de les agencer de manière complémentaire. Une des luttes qui va réduire fortement, selon moi, les pesticides chimiques est la sélection variétale [créer des plantes résistantes aux différentes agressions (organismes nuisibles, sécheresse, etc…)]. La sélection variétale n’est pas synonyme d’OGM.
Propos recueillis par Yann Mainguet
Grande réflexion sur les patates douces et les squashs
Lauréat d’un appel à projets national, Parsanova, lancé par la Chambre d’agriculture et de la pêche de Nouvelle-Calédonie, privilégie la recherche de solutions naturelles pour protéger des filières.
La Chambre d’agriculture et de la pêche de Nouvelle-Calédonie (CAP-NC) a officiellement présenté, jeudi 16 juillet, le projet Parsanova, à Nouméa. Derrière l’acronyme, se cache le Plan d’action pour la réduction de substances actives et le développe- ment durable en culture des patates douces et des squashs en Nouvelle-Calédonie.
L’enjeu est bien de diminuer l’usage des pesticides – l’objectif national est chiffré à – 50 % – et d’« apporter des solutions chez les producteurs » au niveau de l’évolution des pratiques agricoles face aux nouveaux défis, notamment d’adaptation au changement climatique, a observé Franck Soury-Lavergne, agriculteur et élu à la CAP-NC.
Soutenu à 80 % par le ministère de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire, ce projet de 186 millions de francs s’étend sur trois ans, jusqu’à fin 2028.
La culture de la patate douce est confrontée à un ravageur, le charançon, ou Cylas formicarius. Les squashs sont, quant à elles, atteintes par un petit insecte, le thrips, de type piqueur-suceur. L’idée est d’associer la recherche scientifique pour instaurer des méthodes naturelles de lutte. À l’image de champignons dits entomopathogènes, qui infectent les insectes et entrainent leur mort. « Nous travaillerons sur des souches locales, naturellement présentes en Nouvelle-Calédonie », observe Valérie Burtet, professeure des universités à Nouville. « Nous allons tout faire pour avoir des premiers résultats, dans la première année du projet », l’objectif étant d’isoler des micro-organismes cultivables issus des cadavres de charançons.
Vitroplants
L’un des axes phares de Parsanova est le développement de fanes saines. La propagation des maladies et des ravageurs sur les patates douces est due, parmi les principales causes, au partage du matériel végétal, c’est-à-dire les fanes, distribuées ici et là. « Le levier que nous proposons à travers le projet est de pouvoir offrir du matériel végétal sain issu de vitroplants », explique Sébastien Utard, ingénieur au pôle végétal de la CAP-NC.
Autrement dit, des plants seront multipliés en laboratoire stérile, hors de portée des insectes. Le but est « d’arriver à développer un modèle de production de fanes au même prix que ce qui se fait sur le marché ». La production de 30 000 fanes saines est espérée la première année à partir de 3 000 vitroplants, pour atteindre les 100 000 par an à terme. Parsanova réunit de nombreux partenaires, le laboratoire AuraPacifica, l’université de la Nouvelle-Calédonie, l’exploitation agricole du lycée Michel-Rocard, la FCTE-NC (France Calédonie Tropic Export) et le gouvernement calédonien.


