Les urgences étaient saturées le week-end dernier. Les équipes, en nombre réduit en raison d’arrêts de travail, n’acceptaient que les urgences vitales et les femmes enceintes. Avec la fermeture des autres structures, le CHT devient le dernier recours générant une pression intenable pour les soignants, explique Emmanuel Soria représentant du syndicat UT CFE-CGC qui appelle à des mesures pérennes.
DNC : La situation de saturation aux urgences était-elle prévisible ?
Emmanuel Soria : Cela ne nous a pas surpris dans le contexte d’épuisement des personnels. Malheureusement, cette usure depuis des mois voire des années était connue. Nous avons alerté à plusieurs reprises, il y a eu un mouvement de grève au mois de mai, des rendez-vous avec différents acteurs pour essayer d’atténuer les difficultés. Ce qui est surprenant c’est qu’on a l’impression que les gens découvrent la situation du CHT quand on est au pied du mur.
Quelle est la situation précisément ?
Les dispensaires ont fermé progressivement, les hôpitaux de référence du Nord aussi et il y a eu un exode massif de libéraux. Tout cela se jugule sur les services restants, c’est- à-dire le CHT. Les agents de l’hôpital ont été sursollicités parce qu’ils ont, eux aussi, subi cet exode. Et même s’il y a des retours, on est à moins 100 personnels soignants. Il y a des fermetures de lits et les patients sont plus lourds.
Qu’est-ce que cela implique en termes d’organisation ?
On a toujours essayé de maintenir le minimum, de rouvrir dès qu’on peut. Mais forcément quand vous avez un manque de personnel, vous fermez des lits, vous avez des réorganisations incessantes et ce sont les agents qui subissent physiquement et psychologiquement cet impact. Pour rappel, il y a eu le Covid, il y a eu les émeutes de mai 2024 et à chaque fois l’hôpital a fait front. Mais à un moment, à force de tirer sur l’élastique, il craque.
Ça fait plus d’un an qu’on est en déficit de personnel, qu’on subit un turn-over, que les gens ne restent pas, c’est l’effet domino. Pour compenser, les plannings changent, l’équilibre entre vie professionnel et vie personnelle est chamboulé, les soignants ne peuvent plus se ressourcer. On a beaucoup de syndromes d’épuisement professionnel.
Avez-vous quantifié les arrêts de travail ?
C’est un syndrome bien ancré. Des services de médecine ont eu des arrêts massifs il y a quelques mois déjà, des services de chirurgie aussi. Là ce sont les urgences mais il y a des lits fermés pour manque de personnels dans tout l’établissement. On a une estimation de plus de 120 arrêts tous les mois sur l’ensemble des agents. Il faudrait faire le comparatif avec le passé. Notre sentiment est qu’il y a quand même un côté exponentiel.
On a une estimation de plus de 120 arrêts tous les mois sur l’ensemble des agents.
Le service des urgences est-il le réceptacle de tout ce qui dysfonctionne ?
Ils sont au carrefour – mais comme d’autres services – des arrivées du flux. On prend tout le monde, quelle que soit la pathologie. C’est un service ouvert H24 qui suppléer les manques d’autres structures. Les professionnels des urgences ont des compétences très spécifiques.
Vous dites que les patients arrivent dans un état plus grave ?
Est-ce la paupérisation, l’accès direct aux soins, les problèmes financiers pour avoir des médicaments, une peur d’aller se faire soigner ou l’éloignement du centre de référence ? Toujours est-il que les personnes arrivent effectivement dans un état plus grave. Les gens peuvent aussi revenir parce qu’on les fait sortir plus tôt et qu’il n’y a pas de réseau de santé autour d’eux.
Cela étant, il n’y a pas eu de patients laissés à la porte.
Comment qualifieriez-vous la médecine qui est pratiquée actuellement ?
La conscience professionnelle fait que le soin reste toujours la priorité. Les soignants font leur maximum avec les moyens à leurs dispositions. Mais l’inquiétude est là.
L’UT CFE-CGC estime que la direction du CHT n’a pas pris la mesure de la crise malgré les alertes répétées.
Le contexte de pénurie mondiale et dans l’Hexagone est connu, donc l’arrivée massive de personnel reste en question. Nous ne sommes pas un eldorado : l’expérience nous a montré, sur plusieurs années, qu’il y a une dégradation de l’attractivité du territoire. Et nous avons alerté sur les besoins des agents. Quand les décisions ne sont pas prises au regard de ces multiples facteurs, vous pouvez affirmer que ce n’est pas anticipé.
Après il y a aussi un biais cognitif de se dire, les soignants répondront toujours présent, donc on attend trois mois pour faire ceci ou cela, mais pour les soignants c’est 90 jours et 90 nuits de galère. C’est pour cela que nous avons été peinés du communiqué de la direction disant que le manque temporaire de soignants était en lien avec les vacances scolaires. Ça a choqué tout le monde. Vous imaginez, pour des gens qui ne voient pas leur famille parce qu’ils font des heures supplémentaires, voient leurs collègues tomber en arrêt maladie, viennent suppléer, font tout ce qu’ils peuvent…
Les personnes arrivent dans un état plus grave.
Où en sont vos discussions avec la direction, les pouvoirs publics ?
Avec la direction du CHT, nous avons eu une dizaine de réunions, mais aucune solution aux problèmes soulevés n’a pu être trouvée. À la suite du mouvement de grève, un groupe de travail a été organisé par le gouvernement aboutissant à un projet de texte prenant en compte une première partie des demandes des soignants. Il devrait être présenté aux élus du congrès au mois de septembre prochain.
Quelles sont vos demandes ?
Il faut un temps de travail « repos compensateur » majoré, les nuits entraînant de l’usure à l’instant T mais aussi sur le long terme. Depuis plus de 20 ans, certains établissements sont aux 35 heures sur le territoire, on demande la même chose. Cela veut dire que les agents ne feront plus, à terme, une série de 3 nuits, ça les protégerait, ils ne tomberaient pas malades, on ferait des économies sur les heures supplémentaires, les remplacements, le risque pour les patients de ne pas être pris en charge, voilà, c’est une reconnaissance de la pénibilité.
Sachant qu’en Métropole ils sont à 32 heures de nuit donc un nouveau soignant qui arrive ici c’est 39 heures, sans rémunération supplémentaire… Ce dont les soignants ont besoin, c’est déjà une rémunération qui soit équilibrée par rapport aux autres. Cette solution ne fera pas arriver des mannes de collègues tout de suite mais permettra à ceux qui sont là de ne pas craquer.
Il faut ensuite que les grilles évoluent, c’est l’autre travail engagé avec le gouvernement. Un autre point concerne les évolutions de carrière. Il faut pouvoir proposer un schéma d’évolution intéressant. C’est un élément d’attractivité.
Il y a par ailleurs, la protection face aux violences et l’équilibre vie professionnelle, vie personnelle. Les soignants se font agresser, il faut une vraie prise de conscience de la population sur le fait que ces ressources sont fragiles. Ils doivent être protégés à l’échelle de la société. La population peut être extrêmement bienveillante mais il y a des moments où des patients, pour des raisons qui leur appartiennent, que ce soit une durée d’attente trop longue, des effectifs moins disponibles puisqu’ils sont épuisés, provoque des tensions. En interne, l’établissement ne montre pas une prise en compte de cette fragilité, de cet épuisement.
Ce dont les soignants ont besoin, c’est déjà une rémunération qui soit équilibrée par rapport aux autres.
Le CHT a-t-il pris des mesures ?
Le conseil d’administration a décidé d’augmenter la prime catégorielle pour les agents du CHT, mais cela reste insuffisant, il faut aussi que des mesures sur l’organisation du temps de travail soit actées (repos compensateur). Par ailleurs depuis plusieurs mois, nous avons demandé un questionnaire pour évaluer les risques psycho-sociaux, le stress, les violences internes et externes… Sa mise en place prend trop de temps.
De quel œil voyez-vous les mesures de la province Sud pour attirer les soignants ?
La démarche est positive. On a un employeur qui a pris ses responsabilités en disant, pour stabiliser les postes pendant 18 mois, je suis prêt à faire cet effort pour la population. Ça ne nous concerne pas mais ça fait du bien de penser qu’il y a des gens qui trouvent des solutions.
Le nombre d’infirmiers en formation permettra-t-il de combler une partie des besoins ?
La nouvelle promotion semble être de 75 places. C’est une première belle perspective. Ces personnels seront disponibles dans trois ans au terme de leur cursus. Mais il faut savoir qu’une des difficultés rencontrées au cours de la formation est la disponibilité des professionnels de santé et des lieux pour assurer l’apprentissage obligatoire. Une autre difficulté est la mise en place de mesures d’attractivité de la profession afin de retrouver ces jeunes diplômés sur le marché du travail calédonien.
Comment voyez-vous l’avenir ?
Pour nous, il n’y a qu’un seul choix, celui de préserver la santé du patient à travers les conditions de travail des soignants. On a des signaux positifs par le gouvernement, est ce que les élus du congrès vont suivre ? Ce qu’on dit, c’est écoutez-nous. Le CHT est notre dernier outil assurant une réanimation adulte, un centre de dialyse lourd, le SMUR, centre 15, la réa-néonatale, la maternité d’urgence… Préservons-le, c’est notre assurance vie à tous.
Propos recueillis Chloé Maingourd

