Attaque mortelle de requin à Poé : « Un concours de circonstances malheureux »

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Nicole Malignon, 69 ans, a perdu la vie à Poé après avoir été attaquée par un requin-tigre. Le drame, survenu en pleine journée, dans le lagon, lors d’une simple baignade, a suscité beaucoup d’émoi. Philippe Tirard, spécialiste des attaques de requins et retraité de l’IRD, s’est rendu sur place dimanche dernier. Il nous livre ses observations. 

Avez-vous aujourd’hui plus de précisions sur l’animal et l’attaque ?

Philippe Tirard : Avec Claude Maillaud, médecin légiste et spécialiste des requins, on voulait surtout vérifier les dires du témoin sur l’espèce en cause. Il y a des empreintes de morsures qui ne trompent pas sur les trois principaux requins qui mangent les mammifères : blanc, bouledogue et tigre. Ils ont des dentitions très différentes, faciles à reconnaître quand les morsures sont nettes. Dans le cas présent, elles correspondaient effectivement à un requin-tigre, assez jeune, d’une taille maximum de 2,50 m, voire un petit peu en dessous. Exactement ce que nous a décrit l’homme, par ailleurs très courageux, qui a porté secours à la victime.

Aurait-il pu se faire attaquer lui aussi ?

P.T. : Il s’est approché et a vu le requin de très près. Et il a bien réagi même si c’était trop tard. Il faut savoir que sur 99 % des attaques, les requins ne s’en prennent qu’à la proie qu’ils ont choisie. Il peut y avoir n’importe qui autour, en principe, ils ne le toucheront pas, c’est très rare en tout cas. Il ne faut donc pas hésiter à porter secours à une victime.

Comment expliquer la présence du squale à cet endroit ?

P.T. : Des requins, il y en partout. Poé, c’est un lagon qui est fermé mais les requins peuvent passer à marée haute. Il n’y a pas de passe, le lagon est alimenté dans l’eau par la houle qui passe par-dessus. Il y en a à La Roche, à la baie des tortues, eh bien Poé, c’est à côté… Ils peuvent passer par là ou par le chenal. Il y a beaucoup de poissons, donc des requins. Celui de samedi devait simplement chasser par là. Il y a eu des rumeurs comme quoi des gens avaient jeté de la nourriture dans l’eau avant l’attaque. Nous n’en avons pas les preuves, rien n’a été établi.

Comment expliquer cette attaque dans si peu d’eau ?

P.T. : D’après ce que nous avons observé, il n’y avait pas plus de 1,20 m à 1,50 m d’eau. Il n’a pas dû voir toute la personne, normalement impressionnante pour un requin de cette taille. C’est probablement un concours de circonstances malheureux, car ce qui a tué la victime, c’est sûrement d’avoir essayé de repousser le requin de ses bras après avoir été touchée à la jambe.

Il y a déjà eu trois attaques cette année. Peut-on tirer des conclusions et affirmer
qu’il y a ou aura plus d’attaques qu’avant en Nouvelle-Calédonie ?

P.T. : C’est vrai qu’il y a eu trois attaques assez rapprochées, avec le kitesurfeur à Nouméa et le chasseur à Unia. Nous n’avons pas fini d’enquêter là-dessus. Après, c’est arrivé qu’il y en ait eu cinq sur une année et il peut aussi y avoir plusieurs années sans attaques. Il y a eu pas mal de critiques sur les réserves et l’augmentation des requins, mais pour moi, s’il y a des réserves, il y a du poisson, donc de la nourriture. Et même sans réserve, rien ne prouve qu’il n’y aurait pas d’attaque.

On parle aussi pas mal en ce moment des déversements à Nouville…

P.T. : Ce qui se passe à Nouville ne date pas d’aujourd’hui. Quand je suis arrivé en 1972, le marché aux poissons était en face de la poissonnerie actuelle. Sur la digue d’en face, il y avait un bassin et les pêcheurs ramenaient les poissons vivants. Et ils jetaient les viscères dans l’eau. Un pêcheur avait l’habitude de mettre une ligne pour prendre les requins du marché aux poissons et il attrapait beaucoup de bouledogues. Et je suis sûr que maintenant il y en a aussi sur le marché qui est de l’autre côté. Après, une attaque peut arriver n’importe où, partout où il y a de l’eau, on ne sait pas. À Magenta, à Poé, à la Baie-des-Citrons ou l’Anse- Vata… A la Baie-des-Citrons, on a trouvé des vieux filets accrochés dans le corail. Et il y a des poissons qui se prennent toujours dedans et même une fois un requin-tigre…

Comment être le plus prudent possible ?

P.T. : Il faut éviter d’aller à la rencontre d’un requin et surtout ne pas se mettre dans la position d’une proie potentielle. Nager silencieusement, avec un masque, éviter l’agitation, ne pas se mettre à l’eau quand quelqu’un pêche à côté, s’il y a de la nourriture, des carcasses. Un poisson blessé, c’est ce qui attire le plus les requins. Bien sûr, ne pas jeter ses déchets lorsqu’il y a du monde autour. Il ne faut pas se mettre dans l’eau si on est blessé, si on a ses menstruations. Cela étonne toujours les gens quand je dis cela mais je le répète : quand vous allez vous baigner, il ne faut pas uriner dans le maillot. Les requins arrivent à détecter une goutte de sang, ou quoi que ce soit d’ailleurs, dans 4 millions 600 ml d’eau et ils peuvent remonter jusqu’à la source. Il y a aussi quelque chose que j’avais préconisé et qui a sauvé la vie à deux chasseurs sous-marins touchés à la jambe, de mettre les doigts dans les yeux… Les vieux disaient aussi que quand on voit des requins de petite taille dans peu d’eau, il fallait s’immerger pour se rendre plus impressionnant que debout.

Vous poursuivez vos analyses sur le sujet ?

P.T. : Oui, nous regardons toujours les faits, quand et où les attaques se produisent, le type de morsures, leur localisation, le type d’activités des victimes. Nous sommes aussi en train de travailler sur une publication pour croiser les données avec La Réunion. On est en train d’essayer de faire le ratio nombre d’attaques par nombre d’habitants, par kilomètres de côtes… C’est compliqué parce que les deux territoires sont très différents. De manière générale par nombre d’habitants je pense qu’on ne doit pas être loin du peloton de tête. On a quand même beaucoup d’accidents.

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Quelques repères

  • Avant cette année, il y avait eu en moyenne 1,31 attaque de requin par an depuis 32 ans. Philippe Tirard fait état d’une « courbe assez stable et parallèle à l’augmentation de la population. »
  • Il y a eu des années à plusieurs attaques, d’autres sans. Il faut aussi noter que certaines morsures n’ont pas été médiatisées parce que jugées tabous dans certaines contrées.
  • Il y a eu 11 attaques mortelles avérées et recensées en Nouvelle-Calédonie depuis 1958. Pour qu’une attaque mortelle soit déclarée comme telle, il faut des témoins. Sans quoi on peut estimer qu’il a eu un malaise ou un problème avant d’avoir été touchée.
  • Philippe Tirard a relevé un pic d’attaques au mois de mars. Et des requins plus agressifs quand l’eau est chaude.
  • La majorité des attaques surviennent vers 11 heures dans de l’eau claire… Contrairement aux idées reçues.

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Soutien psychologique à Bourail

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Mardi après-midi, la mairie a tenu une cellule psychologique, sous forme d’un groupe de parole pour les personnes affectées de près ou de loin par ce drame. Il est toujours possible de prendre rendez-vous avec la psychologue, fait savoir la mairie.
« Tout le monde est très marqué a commenté le maire, Brigitte El Arbi. Cette dame sortait pas mal, était connue du voisinage au lotissement Poé Beach. Elle allait nager, faisait du vélo. J’ai appris qu’elle se rendait régulièrement à Bourail à vélo pour donner son sang.» Il y a par ailleurs le choc que cet accident soit survenu à Poé, lieu de vacances, familial…

L’interdiction d’activités et de baignade a été levée mardi. Le maire espère tenir une réunion la semaine prochaine avec la gendarmerie et la protection du lagon pour évoquer la surveillance et d’éventuelles mesures. Après l’attaque, la mairie n’avait pas réussi à obtenir un survol d’hélicoptère pour tenter de repérer le squale. Elle a fait appel à un ULM par ses propres moyens. A Poé, il existe déjà des zones de baignade mais les baigneurs profitent amplement des 17 km de plage. Selon Brigitte El Arbi, les pêcheurs affirment qu’il y a de plus en plus de requins vers le récif. Il est demandé à tous d’éviter de les attirer en vidant ses poissons, par exemple.

C.Maingourd

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