Anne-Laure Dotte et Stéphanie Geneix-Rabault : « La chanson fait pont entre les Hommes »

L’enseignement des langues et l’accès aux ressources pourraient encore progresser avec le chant « en interdisciplinarité », estiment les universitaires à Nouméa, Anne-Laure Dotte et Stéphanie Geneix-Rabault. (©Y.M)

L’Océanie, et en particulier la Nouvelle-Calédonie, est un bassin de langues très riche. Pour protéger ce patrimoine inestimable, le chant est un vecteur essentiel. Les universitaires Anne-Laure Dotte et Stéphanie Geneix-Rabault animeront, jeudi 26 mars, une conférence au Centre culturel Tjibaou sur ce défi, qui s’inscrit dans le cadre de la décennie internationale des langues autochtones promulguée par l’Unesco 2022-2032.

DNC : Comment mesurer la vitalité d’une langue ?

Anne-Laure Dotte : Il y a une vingtaine d’années, l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, NDLR) a établi neuf critères officiels, assez consensuels au niveau international. Ils sont dotés d’une échelle de 0 à 5, c’est très mathématique. Tous se valent, il n’y a pas de critères plus importants que d’autres.

Une moyenne est calculée et une langue est ainsi qualifiée de sûre, moribonde, très en danger, morte… Les critères sont démographiques, sociolinguistiques, mais aussi purement matériels en termes de ressources : une orthographe codifiée ou non, etc.

J’ai travaillé avec l’Académie des langues kanak. La Nouvelle-Calédonie en compte, selon le consensus, autour de 30 et nous observons que leur vitalité est très variable. Elles déclinent au fur et à mesure du temps, même si certaines résistent bien. Les situations sont très hétérogènes. Mais aucune langue n’est en bonne santé.

Quels rôles peut jouer la musique ?

Stéphanie Geneix-Rabault : La chanson permet de donner à entendre les langues kanak, mais aussi toutes les autres langues parlées par les communautés en Nouvelle-Calédonie : le bislama, le tahitien, le wallisien, le futunien, le vietnamien, le bahasa, le breton, le corse… On en recense près de 70. De nombreux exemples démontrent que la chanson participe à revitaliser la transmission des langues ainsi que des éléments culturels qui sont un peu en voie de déperdition. Parce qu’elle va être mobilisée par des locuteurs comme des non-locuteurs. La chanson va aussi toucher des personnes qui n’ont pas nécessairement envie d’apprendre la langue ou de la parler, mais qui vont la chanter. Chanter permet donc de drainer beaucoup plus de monde que de raconter une histoire, par exemple.

Quels sont les terrains de pratique : l’école, la tribu… ?

S. G-R : On retrouve la chanson vraiment partout. Elle nous accompagne de la naissance jusqu’à la mort. Ensuite, selon les contextes, elle a des usages et des fonctions qui sont bien différents. Elle est toutefois omniprésente autour de nous, au quotidien, et en particulier en Océanie : une prière avant de manger, une chanson avant d’entrer pour accompagner une femme qui va se marier, une chanson pendant le culte, des chants de deuil, etc. Elle est donc présente dans la vie intime et publique.

Nous le voyons, nos étudiants ont des compétences vocales, savent improviser très facilement, parce qu’ils ont cette habitude de la pratique vocale polyphonique. À l’école, on travaille sur des activités d’éveil aux langues, de comparaison, etc. Mais la musique, c’est un domaine éducatif que l’on considère comme du ludique, ce n’est pas un enseignement disciplinaire fondamental. Bref, cette discipline est à la marge, alors que dans les pratiques quotidiennes, ça ne l’est pas du tout. Bien au contraire.

Toutes les langues sont-elles autant concernées par la chanson ?

S. G-R : Oui. Un point est d’ailleurs intéressant à observer : il y a parfois des mélodies communes avec des supports linguistiques différents. La chanson fait pont entre les Hommes, même avec des distances géographiques, historiques…

A-L.D : On l’entend beaucoup de nos étudiants : si des jeunes s’empêchent de parler – en français ou d’autres langues, parce qu’ils ont peur de faire des fautes –, ils s’autorisent beaucoup plus à chanter. Comme si, passer par le médium de la chanson, libère d’une norme ou d’être très évalué. Chanter, c’est un espace de liberté et, de fait, un moyen que les jeunes empruntent pour se réapproprier des langues qui, parfois, n’ont pas été transmises dans la famille. C’est un espace un peu à part.

S. G-R : Ils disent que c’est beaucoup plus facile, plus naturel, que de parler. De l’autre côté, des locuteurs qui voient des personnes, des jeunes, chanter en langue, c’est aussi source de fierté. La pratique du chant participe à une revalorisation de leur patrimoine linguistique.

Le chant traverse le temps…

A-L.D : C’est un vecteur intergénérationnel. Or voilà ce qui manque dans la survie des langues : la transmission. Le chant est un médium qui permet de rassembler les communautés, mais aussi les générations. Nous le voyons, la chanson joue un rôle très important dans les mouvements de réappropriation des langues autochtones dans le monde.

Propos recueillis par Yann Mainguet

40%

C’est la proportion des langues menacées à court terme, soit avant la fin du siècle, parmi les 7 000 recensées dans le monde.

 

À NOTER

« Koli* ! Langues chantées, langues vivantes » : conférence animée par Anne-Laure Dotte, linguiste, et Stéphanie Geneix-Rabault, ethnomusilinguiste, maîtresses de conférence à l’université de la Nouvelle-Calédonie, jeudi 26 mars à 18 h 15, salle Sisia au Centre culturel Tjibaou. Entrée libre et gratuite (dans la limite des places disponibles). Avec la participation d’une chorale étudiante.