Alphonse Humbert, « condamné de presse »

Alphonse Humbert au moment de la Commune, vers 1871. © photographie carte de visite, édité par Édouard Gatel, collection particulière.

Condamnés aux travaux forcés à perpétuité pour ses écrits lors de la Commune de Paris (1870-1871), le journaliste Alphonse Humbert passa près de sept ans au bagne, principalement en Nouvelle-Calédonie. De cette expérience, il tira Mon bagne. Redécouvert et édité par les chercheurs Louis Lagarde et Michel Soulard, l’ouvrage est considéré comme l’une des sources majeures sur le bagne calédonien et reconnu en particulier pour l’usage de l’argot des bagnards.

Né à Paris en 1844 dans le milieu de la petite bourgeoisie cultivée – son père est vendeur d’estampes, sa mère tient un cabinet de lecture – Alphonse Humbert, excellent élève, doit renoncer à Polytechnique après une fièvre typhoïde. Très tôt engagé en politique sous le Second Empire, il est emprisonné à plusieurs reprises pour ses prises de position républicaines.

Il se tourne vers le journalisme d’opposition. Membre actif de la Commune de Paris et signataire de la célèbre Affiche rouge*, Humbert développe, avec Eugène Vermersch et Maxime Vuillaume, à la suite de son ami journaliste et communard, Gustave Maroteau, Le Père Duchêne, journal populaire et virulent contre Versailles. Après la Semaine sanglante de 1871*, il est arrêté, et jugé en décembre par un conseil de guerre et condamné aux travaux forcés à perpétuité. « Il va découvrir le bagne : instaurée huit ans plus tôt, la machine pénitentiaire tourne à plein régime », rappelle Michel Soulard.

MILITAIRES ET MALFRATS

Alphonse Humbert, alors âgé de 28 ans, est placé six mois au bagne de Toulon avant d’embarquer à bord de La Virginie. Un convoi maritime de cinq mois vers la Nouvelle-Calédonie nourri de nombreuses anecdotes, explique Michel Soulard. « Anticlérical convaincu », Humbert raconte notamment une affaire intime impliquant un aumônier et une religieuse, responsable des condamnées. Celle-ci accuse le médecin de bord d’avoir voulu pratiquer un avortement sur l’une des condamnées. L’attention sur les ébats du prêtre et de la sœur est ainsi détournée. « Humbert s’attache beaucoup à cette histoire en montrant que la justice est un peu partiale », note Michel Soulard.

À l’île Nou, puis dans les camps de Saint-Louis et de Montravel, Humbert décrit ensuite minutieusement la jeune colonie pénale et ses installations. Ses récits se distinguent « tant par l’emploi des mots que par l’observa- tion précise des choses, des gens, des lieux », observe l’auteur de recherche. À rebours des forçats ayant rédigé leurs mémoires, le journaliste adopte une posture d’observateur, notent Michel Soulard et Louis Lagarde qui le citent : « Je n’ai pas dit : voici ce que j’ai souffert. J’ai dit : voici ce que j’ai vu. »

Pourtant son expérience personnelle transparaît : il décrit la faim – la viande avariée qu’il finit par manger – les violences, dont ce forçat qui tue, après une journée de harcèlement, un gardien d’un coup de pioche, mais aussi le burlesque de certaines attitudes, notamment à l’église.

Son regard sur les bagnards évolue. « D’abord convaincu qu’ils sont tous criminels et voleurs, il en vient à sympathiser avec plusieurs d’entre eux », souligne Michel Soulard. Et puis ses écrits constituent une source exceptionnelle de l’argot du bagne, même si celui-ci conserve un caractère un peu « artificiel », puisque ce vocabulaire n’est pas le sien. Michel Soulard le décrit comme « un mélange d’argot militaire venant d’Afrique du Nord et de celui de la pègre parisienne parfois renouvelé et rééventé par certains bagnards ». Certains mots se sont implantés durablement dans le langage local à l’instar de « ponce » (« se prendre une ponce », une correction) ou encore « caillasse », « saloperie », etc.

Dessin. Giffault. 

COMBATS

Humbert livre aussi tous les détails de la mort, à l’île Nou en 1875, du journaliste Gustave Maroteau, également déporté, en très mauvaise santé. Il écrit à Victor Hugo, défenseur des communards. « Vous l’avez, depuis quatre ans, dans le silence de tous défendu avec votre voix puissante (…) C’est à vous qu’en mourant, il a voulu demander justice (…) Je vous crie merci et je salue votre gloire. » Il signe « Alphonse Humbert, condamné de presse aux travaux forcés à perpétuité ».

Amnistié en 1879, le trentenaire rentre à Paris, se marie et entame une double carrière de journaliste et d’homme politique. « Il mènera à fond deux combats » avant de passer à autre chose, explique Michel Soulard : « l’amnistie plénière des communards », obtenue en 1880, et « la dénonciation des châtiments corporels » au bagne tels que la flagellation, abolis la même année dans le cadre de cette grande vague réformatrice. Alphonse Humbert entreprit finalement une carrière politique florissante : il fut conseiller municipal puis président du conseil municipal de Paris et député socialiste jusqu’en 1902.

Mon bagne est paru à son retour de Nouvelle-Calédonie, en feuilleton dans deux journaux parisiens, Le Mot d’ordre et L’Intransigeant, en 1880 et 1881. Michel Soulard et Louis Lagarde l’ont retrouvé, restitué et annoté dans un ouvrage universitaire publié en septembre 2025. Ils ont notamment rencontré les descendants du journaliste. « Ses arrière-petits-enfants n’en revenaient pas de son histoire. Même s’ils savaient qu’il avait été au bagne, ils n’avaient aucune idée de ce qu’il avait écrit. » Après une conférence à la Sorbonne, les chercheurs ont présenté ce travail, jeudi 16 avril, au centre culturel Tjibaou.

Chloé Maingourd

*L’Affiche rouge placardée dans la nuit du 5 au 6 janvier 1871 est un appel à la formation de la Commune de Paris.

*Du 21 au 28 mai 1871, la Semaine sanglante est la période la plus meurtrière et l’épisode final de la Commune de Paris, au cours duquel l’insurrection est écrasée.

Michel Soulard. Photo : C.M.