Aircalin a signé, lundi 6 juillet, les accords de financement de son premier Airbus A350-900 avec un pool bancaire conduit par le groupe BPCE- Natixis CIB*. Selon Georges Selefen, président-directeur général de la compagnie aérienne, cet engagement marque une étape essentielle dans le développement de la société et l’ouverture du territoire.

DNC : Pourquoi la compagnie Aircalin décide-t-elle d’engager deux investissements massifs en période de crise ?
Georges Selefen : Il est important de considérer Aircalin comme un véritable outil de développement économique de la Nouvelle-Calédonie. À ce titre, notre responsabilité est d’investir dans l’avenir du territoire et de préserver sa connectivité internationale, dans un secteur où les décisions se prennent sur dix à quinze ans et où l’anticipation est une condition de survie.
Bien avant la crise de mai 2024, Aircalin avait défini un plan stratégique de croissance qui prévoyait, notamment, l’ouverture de la ligne Nouméa–Paris à l’horizon 2027. Pour soutenir cette ambition, la compagnie avait identifié la nécessité de disposer, à terme, de trois appareils long-courriers de nouvelle génération, seuls capables d’assurer durablement cette desserte tout en maintenant les autres liaisons internationales.
Les événements du 13 mai 2024 ont profondément bouleversé ce calendrier. En quelques semaines, notre trafic passagers et notre chiffre d’affaires ont été divisés par deux. Face à cette situation inédite, nous avons dû adapter notre stratégie avec agilité. Nous avons fait le choix d’ouvrir la ligne Paris près de deux ans plus tôt que prévu, non pas pour accélérer notre développement, mais pour sauver la compagnie, préserver les emplois et sécuriser la desserte internationale de la Nouvelle-Calédonie.
Quel est le bilan ?
Ce pari stratégique est aujourd’hui gagné. La ligne Paris est devenue le principal moteur économique d’Aircalin et a permis à la compagnie de retrouver une trajectoire positive. Mais cet équilibre demeure fragile. Nous exploitons aujourd’hui cette route avec seulement deux A330neo, une flotte qui atteint ses limites en capacité, en disponibilité opérationnelle. À la moindre immobilisation d’un appareil ou de tensions géopolitiques sur cette route, c’est l’ensemble de notre programme long-courrier qui se trouve sous tension.
Dans ce contexte, l’arrivée de l’Airbus A350-900 n’est pas un investissement de confort ; elle est devenue un investissement indispensable. Elle permettra de sécuriser durablement la desserte de Paris, d’améliorer notre compétitivité grâce à un appareil plus performant, plus fiable, plus confortable et plus économe en carburant, mais aussi d’offrir davantage de capacité passagers et fret pour accompagner le redressement économique de la Nouvelle-Calédonie et la reprise du tourisme.
Comment définissez-vous cette orientation ?
Ce n’est pas un choix fait malgré la crise, mais un choix rendu encore plus nécessaire par la crise. Une compagnie qui cesse d’investir dans les périodes difficiles prend le risque de sortir de la crise avec une flotte vieillissante, un réseau affaibli et une compétitivité dégradée. Depuis 2024, notre stratégie est, au contraire, celle de l’agilité et de l’anticipation : ouverture de la ligne Paris, modernisation de notre flotte, investissements dans nos outils industriels et montée en compétences de nos équipes. Dans le transport aérien, les décisions qui garantissent la compétitivité de demain se prennent aujourd’hui. L’A350-900 s’inscrit pleinement dans cette logique : il est un investissement au service de l’avenir d’Aircalin et du développement économique de la Nouvelle-Calédonie.
Sans le lancement de la ligne Paris fin 2024, nous aurions fini l’année avec un déficit très important, entre 1,2 et 1,5 milliard de francs
Quel est le montant de l’investissement ? Quelle est la structure de financement ?
Nous ne communiquons pas le montant de l’investissement sur les appareils : c’est une clause contractuelle avec Airbus et cette information relève du secret des affaires, comme c’est l’usage dans l’ensemble du secteur aérien. Ce que nous pouvons dire, c’est que cette acquisition repose sur un financement solide, réparti en trois sources : l’aide de l’État via le dispositif de défiscalisation outre-mer, un prêt bancaire et nos fonds propres. Ce qui est important à retenir, c’est qu’aucun financement ni garantie ne pèse sur le budget de la Nouvelle-Calédonie.
Est-ce par volonté de ne pas peser sur une économie locale très fragile ?
Bien sûr, mais ce n’est pas la seule raison. Notre volonté est aussi de démontrer la solidité financière d’Aircalin et sa capacité à porter seule ses investissements stratégiques, sans avoir besoin de mobiliser les finances du pays. Dans un contexte où la Nouvelle-Calédonie doit concentrer ses moyens sur la reconstruction, l’éducation et la santé, il nous semblait essentiel que le développement de la compagnie n’entre pas en concurrence avec ces priorités. C’est aussi un signal de confiance vis-à-vis de nos partenaires bancaires et institutionnels : montrer qu’Aircalin peut se financer par elle-même renforce sa crédibilité pour ses projets futurs.
Comment qualifiez-vous l’état actuel des finances de la compagnie Aircalin ?
Aujourd’hui nos finances sont solides, nous avons, bien sûr, beaucoup de défis à relever comme la maîtrise de nos coûts de kérosène, mais les décisions prises en sortie de crise avec notre plan de relance portent leurs fruits. Je tiens à rappeler que, sans le lancement de la ligne Paris fin 2024, nous aurions fini l’année avec un déficit très important, entre 1,2 et 1,5 milliard de francs. Finalement, nous avons préservé la compagnie et ses emplois et terminé l’année en bénéfices. Non seulement ce plan a permis de sauvegarder la compagnie, mais aussi de créer de l’emploi. Ainsi d’ici fin 2028, et grâce à la ligne Paris couplée à l’arrivée de A350, 150 emplois locaux seront créés.
Quels sont, à vos yeux, les avantages de l’Airbus A350-900 ?
Tout d’abord, il est l’outil industriel qui permet d’exploiter pleinement notre ligne Paris. Il est un outil au service du développement économique de la Nouvelle-Calédonie avec + 15 % de capacité de fret (et donc d’import-export) et + 12 % en matière de passagers. Et au-delà de sa portée plus importante, l’A350 est un appareil de dernière génération : économie de consommation de carburant, une empreinte sonore réduite de 40 % et une cabine parmi les plus silencieuses de sa catégorie, grâce à une meilleure pressurisation et une meilleure qualité d’air. C’est aussi un vrai gain pour nos passagers, avec un confort de vol supérieur sur des vols extra long-courriers, et pour nos équipages, avec un cockpit entièrement digitalisé qui facilite le pilotage sur ce type de rotations exigeantes.
Nous devons garder en tête que le contexte géopolitique reste changeant, nous devons souvent gérer l’inattendu
Quelle desserte va assurer le premier A350-900 ?
L’A350-900 est conçu pour assurer nos extra long-courriers et principalement donc notre ligne Paris. À son arrivée, comme toute intégration d’un nouvel appareil, nos équipages auront besoin d’être certifiés sur A350, ce qui nécessite de faire beaucoup de rotations, ce qu’on appelle des cycles. Cette phase durera à peu près trois mois, nous voulons faire en sorte qu’elle puisse permettre au maximum de Calédoniens de le découvrir, mais je ne vous en dis pas plus.
La compagnie Aircalin doit recevoir un second A350-900 mi-2028. Ces appareils ouvrent-ils d’autres perspectives de rotation ?
Notre force est notre agilité et notre capacité, nous l’avons démontré post émeutes, à nous adapter à notre environnement. Avoir deux A350-900 offre bien sûr de nombreuses possibilités de par leur autonomie et leur portée. Nous devons garder en tête que le contexte géopolitique reste changeant, nous devons souvent gérer l’inattendu : ces deux appareils nous permettront d’être plus réactifs, avec une flotte capable de s’ajuster à ces évolutions plutôt que de les subir.
L’arrivée de l’A350 ne vient pas remplacer un choix qui aurait été mauvais
Quelle est la durée de vie des A330neo ? Le choix de ces avions était-il judicieux ?
Nous avons traversé des moments compliqués ces derniers mois, avec des pannes moteurs sur nos A330neo, et je comprends que cela puisse interroger sur la pertinence de ce choix. Mais la décision d’investir dans les A350 est antérieure à cette situation : elle répond avant tout à notre stratégie de flotte et de réseau, pas à ces incidents. Sur le fond, l’A330neo reste un appareil long-courrier fiable, exploité par de nombreuses compagnies dans le monde et il continuera d’occuper une place dans notre flotte. À l’époque de son achat, il correspondait parfaitement à notre réseau et à nos besoins. L’arrivée de l’A350 ne vient pas remplacer un choix qui aurait été mauvais : elle vient renforcer une flotte pour répondre à une stratégie qui évolue, notamment avec l’essor de notre ligne extra long-courrier vers Paris.
Comment recevez-vous les critiques régulières, même de la part d’élus, sur ces soucis techniques récurrents des avions ou la gestion de la compagnie ?
Nous sommes un outil de développement pour le territoire et nous sommes proches de nos clients : nous leur permettons de voyager, de partir étudier à l’étranger et parfois d’être évacués sanitairement. Cette proximité nous expose, c’est normal. Nous recevons toutes les critiques et essayons d’y répondre du mieux possible, c’est-à-dire en agissant. Nous comprenons les réactions de nos clients ces derniers mois, et nous nous excusons des désagréments vécus.
Concernant les problèmes techniques que nous avons traversés, nous y répondons avec un plan de fiabilité négocié directement avec le motoriste Rolls-Royce. Cela nous a permis, de manière exceptionnelle, d’avoir désormais à bord de nos A330 un lot de pièces critiques de rechange, afin de pouvoir intervenir partout où nous nous posons. Concernant notre gestion, nous sommes transparents sur ce point. Je rappelle qu’Aircalin est une SA [société anonyme], dont le conseil d’administration acte et prend les décisions, un conseil d’administration où l’Adanc [Agence pour la desserte aérienne], et donc la Nouvelle-Calédonie, est représentée.
Le premier A350-900 est actuellement en phase d’assemblage à Toulouse.
Quelles sont les phases techniques ?
L’assemblage suit un calendrier précis. En juin, l’empennage et les ailes ont été assemblés sur le fuselage — c’est d’ailleurs à cette étape que la dérive, déjà peinte à nos couleurs, a rejoint l’appareil, un moment que nous avons tenu à partager avec le public. En juillet, place à l’installation des portes de train d’atterris- sage, à l’aménagement de la cabine et aux premiers essais au sol. En août, l’appareil recevra sa peinture complète et ses moteurs seront installés. Septembre verra la poursuite de l’aménagement cabine, puis les premiers essais en vol, qui se prolongeront en octobre. La livraison est attendue en décembre 2026, avant une entrée en service progressive sur nos lignes.
Propos recueillis par Yann Mainguet et Chloé Maingourd
* Le financement est assuré par un consortium bancaire de premier plan piloté par Natixis CIB aux côtés de plusieurs entités du Groupe BPCE – BCI, BNC et BRED – ainsi que du CIC. Cette opération est soutenue par le dispositif d’assurance Balthazar, qui couvre à la fois le financement de l’A350-900 et le refinancement de la flotte A330.
L’A350 EN BREF
- Nombre de sièges / classe : 32 Hibiscus (Business),
24 Premium et 269 Economy - Capacité totale passagers : 325 Cargo : 15 tonnes
- Portée : 15 000 km
- Autonomie de vol : 16 heures
- Réduction de consommation carburant : jusqu’à 25%
(vs A330neo) - Émissions CO2 : -25% par siège
- Motorisation : Rolls Royce Trent XWB.

