« À l’instar des deux précédents scrutins, ce référendum me semble être une impasse »

Après deux référendums qui ont vu le Oui progresser, le troisième s’est tenu dans un contexte bien particulier dimanche avec un appel à la non-participation des indépendantistes qui a été respecté. Si cela n’enlève rien à la victoire du Non, la faible participation n’aide pas à jauger les forces en présence et révèle un résultat qui marque à nouveau la bipolarisation de la société calédonienne, estime Pierre-Christophe Pantz, docteur en géopolitique.

DNC : Le résultat de ce troisième référendum était-il attendu ?

Pierre-Christophe Pantz : C’est un scrutin qui est tout sauf surprenant. L’appel à la non- participation a été largement suivi, ce qui était prévisible compte-tenu de l’histoire politique récente, il y a une forme d’assiduité dans l’électorat indépendantiste et cela s’est vérifié. Certains disent que ce scrutin met fin à la bipolarité, j’ai plutôt l’impression que c’est l’inverse et que, de par cette abstention, on a finalement la réification de cette bipolarité entre, d’un côté les non-indépendantistes et de l’autre, les indépendantistes, et cela se superpose à la cartographie habituelle : les communes traditionnellement indépendantistes sont celles qui se sont très majoritairement abstenues. On retrouve les grandes tendances électorales, à savoir un vote cristallisé ethniquement, géographiquement et socialement.

La non-participation des indépendantistes n’a pas changé le clivage existant entre indépendance et non-indépendance ?

Le clivage reste le même à quelques petites exceptions près. On voit que la non-participation a infusé au-delà du camp indépendantiste, il y a un petit gap dans certaines communes où les non-indépendantistes ont été démobilisés par un scrutin manquant d’enjeu.

La non-participation a, d’une certaine façon, ôté tout enjeu à ce scrutin ?

C’est une évidence. Malgré tous les efforts qui ont été faits par les non-indépendantistes dans cette campagne un peu particulière, on pouvait anticiper dès le départ que cet appel à la non-participation d’une partie prenante de l’électorat allait faire qu’en face, certains non-indépendantistes se diraient, ‘Mais pourquoi aller voter ?’, dans la mesure où il y aurait très peu de voix indépendantistes. C’était couru d’avance, cette baisse du score des Voix du Non. On entend dire que c’est un effondrement du Non dans la même lignée que le deuxième référendum, je serais plus réservé. Je pense que cette non-participation a touché toutes les composantes politiques, au-delà du camp indépendantiste.

 

On retrouve les grandes tendances électorales, à savoir un vote cristallisé ethniquement, géographiquement et socialement. »

 

Et il est difficile de jauger le rapport de force entre les deux camps ?

On ne peut pas utiliser ce scrutin, biaisé dès le départ, pour pouvoir interpréter le rapport de force entre indépendantistes et non- indépendantistes. On a les grandes tendances qui se répètent, mais pour compter les deux camps, c’est très compliqué. On sait qu’il y a des non-indépendantistes qui ne sont pas allés voter, notamment en milieu rural et dans les zones tribales, il y a eu une vraie déperdition des voix du Non, et dans le camp indépendantiste, la tentation existe d’instrumentaliser l’abstention pour dire que ce sont tous ceux qui s’opposent au Non à l’indépendance. Il serait trop facile de prendre l’abstention et d’en faire un score potentiel en faveur de l’indépendance. Et puis, on sait aussi que dans une élection, il n’y a jamais 100 % de participation, donc à combien s’élève le plafond de verre, est-ce que c’est 90 % ou 95 %… Rien que cela peut nuancer l’amalgame qui peut être fait entre abstention et vote indépendantiste. Je ne suis pas certain qu’on puisse dire qu’il y a une chute du Non ou une progression du Oui. Comment interpréter un scrutin dans lequel il y a un concurrent sur deux qui s’abstient ? Cela ne reflète pas le rapport de force.

Cela signifie que la non-participation joue sur la représentativité des deux côtés ?

C’est clair que, et cela semble une lapalissade de le dire, mais 96,4 %, ce n’est pas la représentativité du rapport de force. Ou, si on prend l’abstention, ce n’est pas représentatif du camp indépendantiste. Donc, il faut savoir raison garder par rapport à ces chiffres. Ce qui est sûr, c’est que la fin de la bipolarité, qui dure depuis plus de 40 ans, ne se décrète pas comme ça. Ce n’est pas parce qu’il y a eu de la non-participation qu’on peut dire que c’est la fin de la bipolarisation.

 

On a le sentiment qu’on aurait pu faire plusieurs référendums et on aurait toujours, pour être très schématique, les Kanak contre les non-Kanak.»

 

Quel enseignement tirer de ce troisième référendum ?

C’est un peu difficile de trouver une utilité à ce scrutin. Peut-être que la première, c’est de rappeler que le Non est majoritaire depuis plus de 40 ans et que l’indépendance ne l’a jamais été, mais, et c’est là tout le relief de cette non-participation, on ne saura jamais si la dynamique indépendantiste observée entre le premier et deuxième référendum aurait pu se poursuivre lors de ce troisième scrutin. On ne peut pas dire que le camp non indépendantiste ait volé la victoire au camp indépendantiste et à l’inverse, on ne pourra pas savoir avec certitude si le Non à l’indépendance aurait pu l’emporter une troisième fois. On a cristallisé la tendance observée lors du deuxième référendum.

Est-ce que, à la fois le Oui et le Non ne sortent-ils pas gagnants de ce scrutin, le Non l’emporte et en même temps, les indépendantistes ne perdent pas non plus ?

Certains disent que c’est une double victoire. Mon analyse, c’est que ça me semble quand même une impasse parce que cela n’apporte aucune réponse. L’évolution du rapport de force n’est pas significative, et depuis 30 ans, il est comme gelé, et on se retrouve toujours avec deux gros blocs de la population assez homogènes et imperméables où ni l’un ni l’autre n’a réussi à convaincre en-dehors de sa barrière naturelle, ethnique. On a le sentiment qu’on aurait pu faire plusieurs référendums et on aurait toujours, pour être très schématique, les Kanak contre les non-Kanak. Le pari qui était fait, c’était qu’il y ait une évolution dans un sens ou dans l’autre. Là, on a l’impression qu’on se retrouve 30 ans en arrière. Cela conclut un cycle politique dans lequel on n’a pas répondu à cette question de trouver un chemin de traverse, ce qu’on appelle le chemin de crête ou une troisième voie. C’est en cela qu’on peut considérer que ce n’est pas une double victoire, mais plutôt un échec.

 

Il serait trop facile de prendre l’abstention et d’en faire un score potentiel en faveur de l’indépendance. »

 

Maintenant, comment envisager la suite et engager les discussions institutionnelles ?

Il faut déjà trouver des sujets de discussion pour mettre les gens autour de la table et ça, ça va être un peu compliqué. Les indépendantistes revendiquent un référendum qui n’a aucune valeur et disent qu’ils discuteront après la présidentielle, mais à partir du prérequis de l’indépendance. À l’inverse, les non- indépendantistes disent qu’eux, forts de cette victoire et de 30 à 40 années de majorité non indépendantiste, ne négocieront pas en dehors du maintien dans la France. Sur ces deux positions, difficilement conciliables, c’est compliqué de renouer les fils du dialogue. Or, c’est cela l’enjeu, sur quelles bases va-t-on pouvoir discuter ? Cela serait bien d’avoir des responsables politiques qui aient une certaine forme d’humilité pour sortir de l’impasse, parce que qu’on soit indépendantiste ou non indépendantiste, personne ne peut se satisfaire de cette situation au bout de 30 ans de processus politique. Le poids des responsabilités pèse sur les épaules des politiques, il va falloir dépasser ce clivage primaire sur indépendance ou maintien dans la France, c’est le nœud gordien de la politique, et trouver une solution plus consensuelle, un vrai projet dans lequel une grande majorité de la population puisse se retrouver.

 


Voici deux cartes sur les trois référendums qui se sont tenus en 2018, 2020 et 2021. La première concerne le scrutin du dimanche 12 décembre, qui a vu une faible participation (43,87  %) et une forte abstention (56,13 %). La deuxième fait le point sur les forces en présence du Oui et du Non lors des deux premiers votes.

 

 

 

Propos recueillis par Anne-Claire Pophillat (© D.R.) et cartes A.-C.P. et D.M.

 

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