[DOSSIER] IA: À l’école, un outil à double tranchant

Pour le ministère de l’Éducation nationale, « l’usage de l’IA, en assistance et non en substitution des apprentissages et de l’effort intellectuel, doit être encadré et accompagné par l’enseignant ». (Photo d'illustration)

Les enseignants font face à de nouveaux enjeux avec le déploiement de l’intelligence artificielle. Alors que ces nouvelles technologies constituent déjà un support au service de l’apprentissage, leur utilisation par les élèves pose question.

L’Éducation nationale vient de rendre sa copie. Annoncé le 7 février par Élisabeth Borne, ministre d’État, le « cadre d’usage de l’intelligence artificielle en éducation » a été publié samedi 14 juin. « Les IA peuvent remettre en question de façon profonde certains fondamentaux de l’école, comme le rapport à la connaissance et aux apprentissages, la construction de cours, la production de devoirs et leur évaluation », résume le document.
Cette publication constitue une réponse aux interrogations des enseignants et des cadres administratifs confrontés à de nouveaux défis, dans l’Hexagone comme en Nouvelle-Calédonie. « Nous ne pouvons pas aller contre l’IA, c’est impensable. La question n’est pas de faire contre, mais de faire avec », estime Patrick Bouche, professeur de mathématiques au lycée Michel-Rocard de Pouembout. « Le ministère incite énormément les professeurs à s’initier à l’IA, parce qu’il n’est pas concevable qu’on soit en dehors de la réalité », confirme Christel Izac, déléguée académique au numérique éducatif au vice-rectorat.

UNE FRAUDE

Un nouveau paradigme est l’utilisation par les élèves des agents conversationnels, comme ChatGPT, DeepSeek ou Mistral AI, pour réaliser leurs devoirs à la maison, du collège jusqu’à l’université. Et parfois à outrance. « Les élèves utilisent l’IA pour ne plus travailler », déplore le professeur du Nord, rappelant que la notation du bac est aujourd’hui constituée d’une grande part de contrôle continu. « Quelles compétences vont-ils développer ? », s’inquiète-t-il.

Le « cadre d’usage » est très clair sur cette question : « L’utilisation d’une intelligence artificielle générative pour réaliser tout ou partie d’un devoir scolaire, sans autorisation explicite de l’enseignant et sans qu’elle soit suivie d’un travail personnel d’appropriation à partir des contenus produits, constitue une fraude. »

« Il y a une vraie réflexion à avoir sur le travail à la maison et sur l’évaluation, considère Christel Izac. Il faut que les professeurs arrivent à donner du travail et à avoir des critères d’évaluation qui permettent de ne pas évaluer Chat GPT, mais bien d’évaluer les compétences des élèves. »

Les intelligences artificielles ne sont pas pour autant l’apanage des élèves. Des professeurs se sont aussi appropriés ces technologies. Elles peuvent s’avérer des outils utiles pour soutenir le « geste enseignant » (dans la préparation de cours, l’aide à l’évaluation, etc.) et pour simplifier des tâches administratives. Et des applications permettent même de déterminer si un texte a été écrit par… une IA. Le ministère de l’Éducation nationale met toutefois en garde : « En raison de leur manque de fiabilité, l’utilisation des logiciels de détection de contenus générés par l’IA n’est pas recommandée, car elle pourrait pénaliser à tort un élève ».

S’ADAPTER

Comment lutter alors face à ces nouveaux usages ? « Il faut que l’IA reste un outil et que cela ne nous dépasse pas », résume Patrick Bouche, qui organise une formation sur ce sujet au lycée Michel-Rocard en début d’année.

L’intelligence artificielle est d’ores et déjà présente dans plusieurs programmes scolaires. « L’idée est de développer chez les élèves l’esprit critique, de façon à ce qu’ils prennent du recul par rapport à tout ce que l’IA peut produire », explique la déléguée académique au numérique éducatif.

Le vice-rectorat déploie, fin juin, une formation de deux fois deux heures sur les agents conversationnels, « parce que c’est l’outil qu’utilisent les élèves », à destination des enseignants et des personnels d’établissement. « Le prompt [une instruction fournie à un système d’IA] est un usage intéressant, parce qu’il permet de synthétiser la pensée, de compléter un discours, prend pour exemple Christel Izac. On peut s’en servir de façon appropriée en prenant les précautions d’usage, notamment sur la protection des données. » L’Éducation nationale préconise d’ailleurs que « l’usage autonome de ces outils ne sera autorisé qu’à partir de la classe de 4e ».

Un dernier point reste sensible pour le monde éducatif : l’accès à ces outils. Selon l’enquête « Budget des familles 2019-2020 » de l’Institut de la statistique et des études économiques, la part des logements connectés à internet est passée de 38 % à 61 % entre 2008 et 2019. Le « Baromètre de maturité numérique des populations », produit par le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie et réalisé sur une base de 1 067 répondants, affirme qu’en 2023, 83 % des Calédoniens ont un accès Internet sur smartphone. « En Nouvelle-Calédonie, peut-être plus particulièrement en provinces du Nord et Îles, il y a un enjeu d’équité qui est encore plus fort qu’avant », conclut la déléguée académique au numérique éducatif.

Fabien Dubedout