À Bélep, la Croix Rouge à l’écoute des habitants

L’accueil à Belep de l’équipe Aller Vers et de ses partenaires par la mairie, les associations et les coutumiers. (© Croix Rouge Française / Patricia M)

Depuis 2020, le guichet mobile Aller Vers de la Croix-Rouge sillonne villes et villages pour proposer des temps d’écoute, d’information et de prévention autour de problématiques du quotidien. Devenu un maillon essentiel de l’action sociale auprès de populations de plus en plus précaires et isolées, le dispositif a effectué, mi-avril, un déplacement à Bélep.

Située à l’extrême nord de la Nouvelle-Calédonie, l’île de Bélep, d’une superficie de 70 km², compte environ 870 habitants. La population connaît bien la cellule Aller Vers de la Croix-Rouge, qui a effectué, du 14 au 16 avril, son quatrième déplacement sur le territoire.

Pour cette mission, l’organisme avait prévu une intervention « XXL », avec l’instauration d’un « village Croix-Rouge » à l’OMS de Wala. Autour de l’équipe mobile, plusieurs partenaires conventionnés du dispositif étaient présents : un agent du Numé-Raï, un représentant de la Maison de protection des familles de la gendarmerie, le collectif Handicaps, le syndicat des hypnothérapeutes, ainsi que la Direction des affaires sanitaires et sociales (Dass), en déplacement sur l’île au même moment.

Laurent Garnier, responsable du Service Mobile de Proximité avec la Fédération des femmes de Ponérihouen. Pour recevoir la visite du véhicule de la Croix-Rouge il faut contacter le 96 35 95 ou par mail : allervers.smp@croix-rouge.fr (©Croix Rouge Française / Patricia M.)

Les thématiques abordées avec la population lors d’ateliers étaient multiples : hygiène numérique, santé mentale, violences intrafamiliales, droits face aux violences ou encore la lèpre, toujours présente sur l’île. Des thérapies brèves étaient également pratiquées.

Une journée spécifique a été organisée au nord de Bélep, encore davantage isolé. « L’idée est d’aller partout et agir auprès de l’ensemble des populations », appuie Laurent Garnier, responsable du Service Mobile de Proximité (SMP) de la Croix-Rouge.

UN « MAILLON ESSENTIEL » DE L’ACTION SOCIALE

L’équipe de la Croix-Rouge est arrivée avec deux palettes de linge destinées à un marché solidaire « Tout à 50 francs ». « C’est très apprécié parce qu’il n’y a pas grand-chose ici », explique Annette Wahoulo, deuxième adjointe au maire. Par ailleurs, les habitants subissent de plein fouet la crise économique, aggravée par l’isolement. « Les prix ont triplé alors que c’était déjà cher ici. Des habitants sont dans une grande précarité. »

Entretien de santé mentale avec Suzanne Devlin, du syndicat national des hypnothérapeutes en Nouvelle- Calédonie. (© Croix Rouge Française / Patricia M.)

Ces moments au marché solidaire favorisent souvent la libération de la parole. « Grâce à des outils comme le violentomètre, on peut aborder, par exemple, les violences intrafamiliales. On s’approche aussi des personnes plus en retrait pour leur demander comment elles se sentent, quelles sont leurs émotions du jour », détaille Laurent Garnier. L’ensemble de l’équipe est formé à l’écoute active, à l’empathie et à la neutralité, mais aussi au prédiagnostic et à l’orientation des personnes. Annette Wahoulo évoque notamment des problèmes d’addiction au cannabis et au kava.

Le marché solidaire de la Croix-Rouge. (© Croix Rouge Française / Patricia M.)

Marion, intervenante sociale, a rejoint la cellule l’an dernier. Elle assure le lien entre les partenaires – mairies, centres médico-sociaux, associations – et les habitants rencontrés sur le terrain.
Sur la Grande Terre et les îles, lorsque cela est possible, la cellule mobile se déplace avec un véhicule utilitaire aménagé pour l’accueil. Ce n’était pas le cas à Bélep. Le trajet s’est effectué à bord du Seabreeze et le fret a été acheminé par barge.

Les permanences sociales et sanitaires se sont globalement raréfiées sur l’île. « Il n’y a pas de rupture de service, car la province Nord continue d’intervenir, mais c’est moins fluide et les dispositifs sont moins dotés qu’auparavant », observe Laurent Garnier. Dans ce cadre, explique-t-il, la Croix-Rouge ne se substitue pas aux autres acteurs, mais cherche à accompagner la population vers plus de résilience, « ce qui est notre rôle ». « Ce dispositif est essentiel pour nous », juge Annette Wahoulo.

TERRITOIRE « CRISPÉ, FATIGUÉ »

Sur l’ensemble du territoire, la cellule de proximité constate une nette hausse des demandes d’aide alimentaire et de nombreuses sollicitations liées à la santé mentale. « Le territoire est contraint, crispé, fatigué. On observe beaucoup d’errance, une recrudescence des addictions, des violences et des comportements à risques », confirme Laurent Garnier.
Depuis 2022, le guichet mobile affiche déjà 68 000 km au compteur. Il peut être sollicité par le gouvernement, les communes, les provinces, les autorités coutumières, les associations, les éducateurs spécialisés ou encore les conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD).

Atelier d’inclusion numérique avec Numé-Raï. Lorsqu’Aller Vers déplace son véhicule, l’équipe y installeun poste informatique. Il est alors possible de faire des visioconférences, des scans, des impressions. On peut aussi faire ses démarches en ligne. (©Croix Rouge Française / Patricia M.)

La cellule peut mettre en place des ateliers sur une multitude de thématiques. On peut citer la gestion du stress, pour préparer des entretiens ou des demandes de crédit avec l’Adie, ou encore un atelier sur la masculinité, testé à Koné et à Borendi, visant à « apprendre à gérer ses conflits internes et à les exprimer autrement que par l’alcool ou la violence ».

Les Calédoniens les plus isolés manifestent également une forte volonté d’autonomie sur les premiers gestes de secours. « Les mamans se blessent au champ, les papas sur le platier, avec les filets ou les harpons, les enfants en allant à l’école. Beaucoup ne peuvent pas se déplacer, faute de véhicule ou d’essence. Il y a donc un réel besoin de pouvoir intervenir en cas d’urgence », expliquent les intervenants.

Cette formation a cependant un coût que personne ne peut aujourd’hui assumer, poussant la Croix-Rouge à réfléchir à des solutions alternatives. Les inquiétudes concernent aussi le manque de places dans les structures d’hébergement d’urgence, en particulier en province Nord. « La nouveauté, c’est qu’il y a tellement de besoins, de souffrance et d’errance que nous pourrions rester au bord des routes avec le guichet mobile tous les jours : il y aurait toujours quelqu’un à accompagner », résume Laurent Garnier. La Croix-Rouge contribue au maillage territorial en mettant aussi en relation les acteurs entre eux et en faisait connaitre tous les dispositifs existants pour accompagner la population.

Sensibilisation aux violences intrafamiliales par le référent de la Maison de protection des familles de la gendarmerie. (© Croix Rouge Française / Patricia M.)

Pour renforcer son action, notamment dans le domaine de la prévention en santé, la cellule mobile souhaiterait se doter d’un second véhicule. « Beaucoup de gens viennent nous voir à un stade avancé d’infections ou avec des grosseurs inquiétantes. Il est essentiel de pouvoir rappeler quand et comment se soigner », insiste le responsable d’établissement. Il lui faudra pour cela obtenir des financements. Des soutiens pluriannuels permettraient de sécuriser le dispositif.

Chloé Maingourd