À l’hôpital, un combat collectif contre le virus

Le Covid-19 a touché plus de 8 000 Calédoniens en un mois. Depuis le début de l’épidémie le 6 septembre, le Médipôle est pleinement mobilisé pour accueillir les plus atteints par la maladie. 80 % des lits du CHT sont ainsi dédiés au coronavirus. Soignants, bénévoles et malades ont accepté de témoigner de leur quotidien.

 

 

 

Carine Bartolomé et Philippe Vanoost, infirmière en réanimation au service néonatalogie et infirmier anesthésiste

« Ça aurait pu être moi ou mon mari »

« Il y a des gens qui ne sont pas conscients de leur état alors qu’ils sont dans une détresse respiratoire hallucinante », témoigne Philippe Vanoost, infirmier venu en soutien en réanimation. Certains refusent même les soins ou de se faire intuber. « Ils n’ont pas confiance ou s’en remettent à Dieu, raconte Carine Bartolomé, qui fait partie des premiers soignants appelés en renfort. Et puis, il y a un côté fataliste aussi. »

« Les patients demandent, ‘est-ce que je vais revoir mes enfants’ ? »

Le plus dur reste la confrontation brutale et violente avec la mort qui est très particulière au Covid. « J’avais un patient plutôt stable dont l’état s’est dégradé en un quart d’heure. Et le fait de ne pas pouvoir respirer provoque une angoisse, c’est horrible. Souvent, on endort les patients avant de les intuber et ils ont presque tous les mêmes phrases, ‘Est-ce que je vais mourir?’,‘Est-cequejevaisrevoirmesenfants?’ et ça, c’est hyper dur à gérer moralement. » Heureusement, la force de l’équipe aide les soignants à faire face. « Ils sont très soudés et s’entraident, on ne se sent pas seuls. C’est ce qui fait qu’on tient. » Et pourtant, un matin, Carine Bartolomé a craqué. L’infirmière s’est effondrée après une nuit pleine de cauchemars. « On a eu des décès de personnes jeunes qui auraient pu être moi ou mon mari. »

Philippe Vanoost regrette aussi que les gens ne réalisent pas les conséquences de l’afflux massif de malades sur l’hôpital, les efforts et la quantité de travail que cela a demandé de la part de l’ensemble du personnel. « Tout le fonctionnement du CHT a été revu et des services ont été créés en deux jours, tout a été chamboulé. La gestion des malades Covid a des conséquences sur la gestion des autres patients. »

S’éloigner des réseaux sociaux

Le couple nourrit également des craintes vis-à-vis de ses enfants. Ils prennent toutes les précautions possibles afin de ne pas être contaminants. Douche avant de quitter l’hôpital, changement de tenue, gel. « C’est stressant aussi pour eux, cela les a inquiétés. Même si on sait que les enfants font des formes simples du Covid, j’y pense et cela me mettait mal au début. » Et puis, le soir, après une garde exténuante, il faut penser aux devoirs. Et essayer de préserver une vie de famille. « Il y a eu un moment où on ne se voyait pas, j’étais de jour et lui de nuit, on s’est croisés pendant plus d’une semaine. »

Pour se préserver, Carine Bartolomé a arrêté de regarder les réseaux sociaux. « Cela me mettait dans des états… ça fait vriller, les mensonges, les bêtises, il y a des gens qui sont dans le déni et le complotisme. J’ai essayé une fois ou deux de discuter et j’ai été violemment insultée. Il y en a même qui disent que le Covid a été inventé, que les gens ne meurent pas du Covid et qu’on gonfle les chiffres pour faire peur à la population, ça met vraiment en colère. » Heureusement, les soignants reçoivent de nombreux messages de soutien, dessins d’enfants, gâteaux, etc. « Ça fait vraiment du bien. »

 

Loïc Maetti, infirmier en réanimation au service néonatalogie

« Les patients partent parfois en quelques heures »

Loïc Maetti est en soutien en réanimation depuis trois semaines. Saturé, le service a besoin de personnel, car la prise en charge du patient y est particulièrement lourde. « Il faut un infirmier pour deux malades alors que c’est un pour une dizaine dans un service de médecine. » En cause ? Une surveillance très rapprochée, les malades étant souvent dans un état critique, et la gestion technique. « Il faut maintenir et régler les machines, notamment les respirateurs, et tourner les patients environ trois fois par jour sur le ventre pour qu’ils respirent mieux. »

Pendant les gardes, le rythme de travail est très intense et les moments d’accalmie sont rares. « Dès que tu as la possibilité de manger un bout ou d’aller aux toilettes, il ne faut pas rater le coche, sinon c’est parti pour des heures. C’est l’enfer, on n’arrête pas. » Une fois à la maison, l’infirmier est vidé. « Tu prends une douche et tu vas au lit, tu n’as plus d’énergie. »

Pour l’instant, Loïc Maetti tient le coup. « Je ne pense à rien d’autre qu’à soigner, mais c’est dur quand tu vois que tu donnes tout et que ça ne marche pas. » Un épuisement mental et physique. Le plus choquant ? La rapidité à laquelle l’état des patients se dégrade. « Ils partent parfois très vite. Ils arrivent, on les soigne pendant des heures et ils ressortent dans un cercueil. C’est assez chaud. » Des psychologues sont à la disposition des soignants qui en feraient la demande. « J’ai des collègues qui commencent à péter des câbles et qui sont au bout du rouleau. La réserve sanitaire a fait du bien. Moi, ça va, jusqu’au jour où ce sera mes grands-parents. Le plus marquant est de voir les familles, l’émotion des gens nous ramène à nous et à notre entourage. »

 

Dr Émilie Follenfant, interniste infectiologue au service de médecine interne

« On fait beaucoup plus d’accompagnement de fin de vie »

Le service de médecine interne du Médipôle, qui compte 31 lits, est un service clé de cette crise puisqu’il a été le premier à accueillir les patients Covid et à établir les protocoles avant que les autres services ne se consacrent à leur tour entièrement à cette tâche. « Petit à petit, il y a eu un afflux très important de patients, raconte le Dr Follenfant. Au début, on essayait de tous les gérer, mais quand la masse est devenue très importante, tous les médecins sont devenus covidologues et nous ont aidés. »

Les patients Covid restent en médecine interne une quinzaine de jours contre plusieurs semaines en réanimation pour les cas les plus graves. Les profils sont variables. « La majorité sont non vaccinés. Ils ont de 30 à 80 ans. Beaucoup sont en surpoids, ont de la tension, du diabète. Ce sont des patients qui sont à risque de faire des formes plus graves. Sinon, on a tous types de patients. » Pour ces malades, qui présentent une atteinte des poumons et une défaillance respiratoire, le traitement consiste en de l’oxygénothérapie et de la corticothérapie pour éviter l’inflammation des poumons. Les patients sont aussi placés dans des positions différentes pour améliorer la respiration, notamment sur le ventre. Cela permet de mieux ventiler le reste des poumons, de tousser, de cracher, de respirer un peu plus facilement et de dégager les bronches qui sont encore efficaces. Comme en réanimation, les décès sont nombreux. « Dans notre service, soit ils passent le cap aigu, soit, malheureusement, on doit faire des accompagnements de fin de vie, et ce, beaucoup plus que d’habitude. »

 

Dr Thomas Dulbecco,médecin en service de médecine interne

« On vous souffle de l’air toute la journée, il faut arriver à tenir »

Le Dr Thomas Dulbecco est également en première ligne. S’il évoque une désescalade de l’afflux de patients depuis plusieurs jours et le souffle apporté par la réserve sanitaire, les équipes sont passées par des moments extrêmement difficiles. « C’était franchement compliqué depuis le début de l’épidémie, parce qu’on était en sous-effectif. On était sur le pont six jours sur sept avec de très grosses journées et des patients très graves. On n’avait jamais eu de malades Covid à traiter dans un contexte d’épidémie, donc on a dû se former nous-mêmes à cette prise en charge. C’est une expérience assez prenante. » Thomas Dulbecco évoque aussi la lourdeur des traitements. « Ils arrivent avec de gros problèmes respiratoires, ils ont besoin de beaucoup d’oxygène en général. S’ils sont jeunes et en bonne santé, on peut mettre de l’oxygène à haut débit. Ce sont des dispositifs très invasifs et désagréables, c’est comme si vous aviez la tête par la fenêtre à 150 km/heure en permanence. On vous souffle de l’air toute la journée, il faut arriver à tenir. » Selon lui, le plus difficile à gérer pour les soignants est la rapidité avec laquelle l’état des patients se dégrade. « On avait beaucoup de cas dans le service où on pensait que ça allait le faire, mais ça se redégrade et ça va très vite. On est obligés d’avertir les familles alors que deux jours plus tôt, on leur disait que ça allait bien, qu’on était en train d’arrêter l’oxygène. On arrive rapidement aux soins palliatifs et on est obligés de sédater parce qu’ils suffoquent, ils s’asphyxient. En gros, ils se noient dans leurs poumons, c’est une mort assez atroce. » Après le premier pic, les soignants craignent désormais une nouvelle vague. « On sait que s’il y a un déconfinement, avec le taux de vaccination actuel, on risque d’avoir une nouvelle crue. »

 

Eugénie,62 ans, originaire de Lifou résidant à Nouméa

« La maladie est trop dangereuse »

Dans une autre chambre de cette unité Covid, Eugénie, 62 ans, respire difficilement avec son masque. La maladie lui a déjà enlevé son mari. « C’est lui qui a attrapé le virus et je l’ai eu ensuite. J’ai fait ma première dose à l’ouverture à Ko We Kara. Après, je voulais faire la deuxième, mais je suis tombée malade. » Eugénie tient aussi à faire passer un message aux Calédoniens. « Il faut vraiment aller se faire vacciner. La maladie est trop dangereuse. Il ne faut pas trop attendre pour aller voir le docteur. » Désormais, elle se bat pour tenir, pour ses enfants et petits-enfants. Sa fille, enceinte, a également été hospitalisée.

 

Dr Mathieu Série, médecin réanimateur et vice- président de la commission médicale d’établissement du CHT

« Beaucoup de patients doivent avoir une rééducation »

En fin de semaine dernière, le taux de saturation de l’hôpital baissait, il y avait plus de sorties que d’entrées. « On a l’impression d’avoir le gros pic derrière nous », déclare Mathieu Série, médecin réanimateur. La difficulté reste le service de réanimation, saturé, avec plus de 90 % de taux d’occupation. « C’est assez prévisible parce qu’il y a un décalage entre l’hospitalisation standard et celle en réanimation. On s’attend à ce qu’il y ait moins de pression sur la réanimation dans les prochains jours ou prochaines semaines. »

Le CHT travaille à la mise en place de la rééducation, un autre volet très important de la prise en charge post-Covid. « Environ 20 % des patients qui ont eu une hospitalisation classique, 70 % de ceux qui sont en soins intermédiaires et 100 % de ceux qui ont été en réanimation sont concernés », précise Mathieu Série. L’hôpital s’appuie sur le CSSR (Centre de soins de suite et de réadaptation) qui se trouve à proximité et sur la clinique qui dispose d’un SSR respiratoire. « Certains patients y sont déjà allés. Il s’agit d’une hospitalisation avec une prise en charge respiratoire et des exercices kiné, on appelle ça un reconditionnement. La durée dépend de la gravité de la maladie et de l’état de base du patient, mais peut aller jusqu’à plusieurs semaines. »

 

Olivier,48 ans

« Si je n’étais pas venu à l’hôpital, je serais déjà parti »

Jeudi dernier, dans une des chambres du service de médecine interne, nous avons pu rencontrer Olivier, 48 ans, hospitalisé avec son père Sanele, 73 ans. Olivier se sentait mieux, mais avait encore du mal à respirer. Il regrettait de ne pas avoir pris le temps de se faire vacciner. « Le Covid, il ne faut pas jouer avec ça, c’est une maladie grave, ce n’est pas une grippe. C’est pour ça que je demande au peuple du Caillou de se protéger. Le jour où c’est arrivé, je pensais que ça passerait avec un doliprane. Je suis resté à la maison, mais ce n’était pas bon du tout. » Olivier insiste également sur l’importance de se rendre à l’hôpital. « Moi, si je n’étais pas venu, je serais déjà parti, c’est ma femme qui m’a forcé à venir. » Le père d’Olivier a été hospitalisé un jour après lui. « Je suis rentré le vendredi soir et lui le samedi. J’ai demandé qu’il soit avec moi. Je remercie les docteurs, les infirmiers et tous ceux qui s’occupent de nous. »

 

François, 22 ans, du Mont-Dore

« C’est comme si je ne pouvais pas trouver de l’air moi-même »

Le service de médecine interne accueille différents profils de malades. Et de plus en plus de jeunes comme François, 22 ans, non vacciné. S’il allait mieux lorsque nous l’avons rencontré, il avait lui aussi connu des moments difficiles. « Ça fait peur cette maladie. Surtout quand tu restes tout seul dans une chambre. Ça joue aussi avec tout ce qui est psychologique. » François était, lors de notre rencontre, à un litre d’oxygène par minute contre douze lorsqu’il a été hospitalisé. « C’est comme si je ne pouvais pas trouver de l’air moi-même. C’est cette machine qui me donne de l’air et si je ne l’avais pas, je pense que je serais en réanimation ou en train de dormir par-là. » François est asthmatique. Il explique que cette maladie a réveillé de « mauvais souvenirs d’enfance ».

 

Florence et Bertrand Schmitt, cagous

« On est là pour donner un sourire aux gens »

Accroc d’escalade pour l’une et de va’a pour l’autre, Florence et Bertrand Schmitt sont en pause forcée depuis le confinement. Mais pas question de rester inactifs en attendant que ça passe. Le couple a tout de suite répondu à l’appel lancé par le CHT aux sportifs du Caillou. L’essence même de l’esprit sportif, estime Florence Schmitt. « Dans le monde du sport, il y a cette conscience du bénévolat, de la solidarité et de la cohésion. D’ailleurs, beaucoup de Cagous ont répondu positivement à la demande de l’hôpital. »

Trois fois par semaine, Florence et Bertrand sillonnent les couloirs du Médipôle, de l’entrée jusqu’aux services concernés, en poussant des chariots. « On apporte aux malades les effets personnels déposés par leur famille, les gens n’ayant pas le droit de rentrer », explique Florence. Le couple s’occupe également de porter les affaires des jeunes mamans qui viennent d’accoucher et qui quittent l’hôpital. « On fait à peu près 10 km à chaque fois », glisse-t-elle. Le couple fait tout ce qu’il peut pour être une présence apaisante. « On est là pour donner un sourire aux gens. »
Le plus dur est d’être confronté à la douleur et à la mort. « On ne réalise pas trop ce qu’il se passe quand on est à l’extérieur, ni même dans le hall du CHT, témoigne Bertrand. C’est vraiment au deuxième et au troisième étage, là où se trouvent les services Covid, qu’on se rend compte de la situation, quand on voit les cercueils sortir. » Également chefs d’entreprise, si une partie de leur activité est en arrêt, pour le reste, ils ont réaménagé leurs horaires. « On a de la chance d’avoir nos bureaux à la maison, alors on se dégage du temps pour ça et on travaille à d’autres moments. On continuera à le faire tant qu’on le pourra. »

 

A.-C.P. , C.M. (© A.-C.P. et C.M.)

 

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