Une nouvelle donne politique pour la sortie de l’Accord de Nouméa

Ce scrutin du 12 mai pourrait bien marquer la fin des divisions qui déchirent les anti- indépendantistes depuis 2005. Calédonie ensemble qui se revendiquait comme la première formation politique du territoire a connu un sacré revers. La nouvelle configuration des institutions pourrait pousser à des unions et la reconstitution des grands blocs pro et anti- indépendantistes.

Les urnes ont parlé et elles n’ont pas été tendre avec Calédonie ensemble. Ce revers électoral rebat les cartes d’un monde politique qui était à bout de souffle. On peut voir la multiplication des listes comme le signe d’une bonne santé démocratique ou, au contraire, comme l’expression d’une exaspération de la population. Le fait que certaines d’entre elles n’avaient tout simplement pas vocation à être élues laisse plutôt pencher pour la deuxième option.

L’intervention de Giovanni Talafili, la tête de liste Destin commun calédonien, à l’occasion du débat pour la province Sud sur NC La Première, était à ce titre assez révélatrice. Plutôt que de faire des propositions, le candidat avait interpellé Sonia Backes et Philippe Gomès en les appelant à respecter leurs promesses. Ce « dégagisme » se retrouve dans les chiffres. Le nombre d’abstentionnistes évolue de manière significative, passant de 30 % à 33,5 % entre les élections 2014 et 2019. Et c’est en province Sud qu’il progresse le plus, passant de 28 % à presque 34,5 %. En province Nord, le taux d’abstention progresse également de plus de 3 % (36,8 %). Ce niveau, qui n’avait pas été enregistré depuis 1989, témoigne de la dépolitisation d’une partie de la population et en particulier de la jeunesse.

L’éclatement des listes, qui traduit, par ailleurs, une certaine volonté de changement, a également eu pour conséquence une forte augmentation des voix parfois qualifiées de « perdues », c’est-à-dire des suffrages qui ont été donnés aux listes qui n’ont pas passé la barre des 5 %. En province Sud, elles représentaient 4 896 bulletins en 2014 et 11 685 cette année. En province des Îles, les « voix perdues » passent de 939 à 2 286 et de 1 497 à 3 371 en province Nord.

Défiance de l’électorat

Cette explosion suggère que les électeurs n’ont pas particulièrement cherché à voter utile et bat en brèche les arguments des vieux briscards de la politique qui expliquaient que les Calédoniens souhaitaient qu’ils soient présents pour conclure l’Accord de Nouméa. Calédonie ensemble a été la première victime de cette évolution de l’électorat. À noter que la défaite du parti de Philippe Gomès est probablement également le fruit d’un exercice du pouvoir jugé plutôt autoritaire par de nombreux responsables politiques et électeurs.

Les scores réalisés par les indépendantistes appellent également à quelques questionnements. Si l’Union calédonienne s’est félicitée d’avoir pu maintenir ses sièges dans les assemblées, elle enregistre un nombre d’électeurs plus faible qu’en 2014, aussi bien dans le Nord, les Îles que le Sud. Un recul qui questionne quant aux têtes de listes choisies par le plus vieux parti calédonien et en particulier celles des Îles et du Sud. Jacques Lalié autant que Roch Wamytan ont été des choix controversés plus ou moins imposés qui n’ont visiblement pas encouragé l’électorat indépendantiste à se mobiliser. Dans les Îles, la liste UC enregistre une perte sèche de 142 voix et recule de manière relative au profit du Palika et d’une liste dissidente UC. En province Sud, l’UC-FLNKS « perd » 1 020 voix par rapport au scrutin de 2014 et alors même que le nombre de votants était plus important. La liste du Sud ne doit finalement son salut qu’à l’importante dispersion des voix loyalistes et l’absence de percée du Mouvement néo- indépendantistes et souverainiste, le Mnis.

Pari réussi pour l’Éveil océanien

L’Éveil océanien a, en revanche, réussi son entrée dans l’arène politique et c’est peut-être d’ailleurs le fait politique le plus important de ces provinciales. Ce parti, qui dénonce l’instrumentalisation des électeurs d’origine wallisienne et futunienne par les grands partis loyalistes depuis près de 30 ans, est désormais le « faiseur de roi ou plutôt le faiseur de démocratie », comme le présageait Milakulo Tukumuli, son leader, quelques jours avant le scrutin.

Si les provinces disposent de pouvoirs importants, le cœur du pouvoir calédonien, en particulier en cette fin d’Accord de Nouméa, se trouve au niveau du Congrès et du gouvernement. Les groupes politiques qui y siègeront auront la charge d’ouvrir les discussions avec l’État pour trouver une suite aux accords politiques de 1988 et 1998. Et l’Éveil océanien, qui a décroché trois places au sein de l’hémicycle du boulevard Vauban, servira de bascule entre les loyalistes qui ont obtenu 26 sièges et les indépendantistes qui en ont récupéré 25. Autrement dit, personne ne dispose de la majorité de 28 voix sur les 54 des membres du Congrès.

Milakulo Tukumuli résumait le problème ainsi. « Indépendantiste ou pas, on s’en fiche, ce n’est pas le problème. Il se pose la question de quelle majorité ? La répartition est 25-26-3. Il y a deux cas possibles, soit les indépendantistes et les non-indépendantistes travaillent ensemble, soit l’un des deux travaille avec nous. Il n’y a qu’une toute petite chance de voir travailler les indépendantistes et les non-indépendantistes qui n’ont pas réussi à le faire pendant trente ans. Ils vont donc venir nous chercher pour trouver une majorité. » Si la sensibilité de l’Éveil est plutôt loyaliste, il y a fort à parier que le parti ne donne pas de blanc-seing aux partis dont il dénonce les manipulations. C’est sans compter sur le lien très étroit entre les élus de la liste et les coutumiers. Il se peut que sur certains textes, la majorité soit mouvante, en fonction des priorités des uns et des autres.

L’union ou l’affaiblissement

Il faudra aussi compter sur le positionnement de la liste loyaliste Agissons pour le Nord, tirée par Alcide Ponga. Ce dernier, proche de L’Avenir en confiance, a précisé que les élus n’étaient pas sûrs de siéger dans le même groupe que le groupe majoritaire du Sud. Un pas de côté qui vise à conserver une indépendance vis-à-vis des problématiques propres à la province Nord.

Mais dans le fond, tout concourt à ce que les loyalistes se réunissent, Éveil océanien comme Calédonien ensemble, au moins au Congrès. Dans le cas contraire, les loyalistes perdraient de leur pouvoir, ce qui se traduirait probablement par un suicide politique de Calédonie ensemble si son leader venait à refuser de se ranger derrière L’Avenir en confiance. Une configuration qui paraît toutefois peu probable, même si la pilule est difficile à avaler pour Philippe Gomès.

Si la famille loyaliste parvenait à se mettre d’accord, une répartition des postes devrait conduire à retrouver l’ensemble des formations élues au sein des institutions. Il s’agit d’une condition sine qua non pour que L’Avenir en confiance puisse engager ses réformes, et en particulier économiques. Sans majorité, la situation de la Nouvelle-Calédonie connaîtra un statu quo peu souhaitable.

Au-delà de la gestion des institutions qui va rapidement les occuper, notamment en matière de réforme du système de santé qui est au bord de la faillite, les nouveaux élus vont devoir se remettre à faire de la politique. Le scrutin des élections provinciales confirme les résultats du référendum. L’ensemble des votes indépendantistes représente environ 42,3 % soit seulement un petit pourcent de moins qu’à la consultation du 4 novembre 2018 (à noter que le corps électoral est sensiblement différent entre la consultation référendaire et les provinciales). Les accords gageaient qu’un travail sociétal aurait permis l’évolution des positions. Ce dernier n’a jamais vraiment été engagé et il en résulte une société fracturée entre non-indépendantistes et indépendantistes sans qu’aucune solution n’apparaisse de manière évidente.

Toute la question sera de voir comment les nouveaux groupes politiques vont réussir à avancer sur des questions aussi clivantes que le gel du corps électoral, au cœur des propositions de L’Avenir en confiance, ou encore la révision de la clef de répartition, d’autant que les parlementaires calédoniens sont aujourd’hui tous issus de l’ancienne majorité, aujourd’hui en minorité.

Les prochaines discussions entre les indépendantistes, les non-indépendantistes et l’État pourraient être tendues, chaque bloc estimant que plus aucune concession ne pourra être faite. Ce sera donc à l’État de reprendre la main sur le dossier calédonien pour tenter de le débloquer et trouver une issue acceptable par les 57 % de la population opposés à l’idée d’indépendance et les 43 % qui l’appellent de leurs vœux. La situation devrait mettre le troisième signataire des accords au pied du mur et le pousser à reprendre un rôle actif dans la sortie de l’Accord de Nouméa.

M.D.

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