Renouer avec l’art ancien du voyage

La Nouvelle-Calédonie n’échappe pas au grand mouvement visant à rendre vivante dans le Pacifique la navigation traditionnelle et céleste à bord de pirogues de haute mer. Cette dynamique, portée en particulier par l’association Kenu One Project, se déploie localement et en lien avec les pays de la région.

On n’attendait pas autant de monde, mardi, dans les jardins de la DPJEJ, Direction de la protection judiciaire de l’enfance et de la jeunesse, à Nouville. Mais ce jour-là, la sortie de l’eau de la pirogue double Meryemana a visiblement suscité beaucoup d’intérêt. L’association Vakalédonie, portée par Philippe Naudin et centrée sur le patrimoine maritime traditionnel, a décidé de confier la réfection de sa magnifique embarcation construite en 2009, à l’image des pirogues doubles de l’île des Pins et désormais mal en point (lire plus bas), à un chantier éducatif de la DPJEJ.

Un groupe mixte de mineurs en difficulté va s’atteler durant sept semaines à lui redonner sa superbe. Le projet devrait toucher une vingtaine de jeunes au total qui seront encadrés par des éducateurs, par Vakalédonie et un charpentier, peut-être celui d’origine, Pascal Lequeux. Philippe Naudin voit dans ce chantier un nouveau départ à la fois pour les jeunes en difficulté et pour sa pirogue qu’il souhaiterait voir servir « aux écoles plutôt qu’aux musées » et à la navigation. Outre la dimension concrète de la rénovation, l’aspect culturel et patrimonial sera mis en évidence par l’association Kenu One Project (KOP) dont c’est justement la vocation.

Suivre le mouvement

Depuis 2017, Kenu One Project poursuit en effet l’objectif de revitaliser en Nouvelle- Calédonie la navigation ancestrale et céleste à bord de grandes pirogues. Elle s’inscrit totalement dans le grand mouvement initié par Hawaï dans les années 70, qui a permis aux pays du Pacifique de se réapproprier cet élément fondateur des sociétés insulaires, de rendre vivante cette tradition et de la faire découvrir aux nouvelles générations.

Tandis que nos plus proches voisins se sont équipés de pirogues hauturières avec l’aide de la Fondation Okeanos, engagée dans la protection de l’environnement et la navigation durable, l’idée principale est de faire en sorte que des Calédoniens puissent eux aussi sillonner l’océan Pacifique et au moins connaître cet héritage ancestral qu’ils partagent avec les pays de la région, voire de le développer. La navigation traditionnelle en pirogue est bien vivante en Nouvelle-Calédonie en particulier à l’île des Pins et aussi en certains points des Loyauté et de la Grande-Terre. Mais elle reste cantonnée à la navigation lagonaire avec des pirogues plus petites.

Pour développer son projet, l’association Kenu One Project s’est attelée en premier lieu à se rapprocher des autorités coutumières (elle est notamment soutenue par l’aire Iaai) et des Affaires culturelles. Elle a par ailleurs multiplié les rencontres dans la région. En 2018, son projet « Les chemins de la Pirogue », couvrant de nombreux aspects de développement de la pirogue (patrimoine, culture, enseignement, économie) a été lauréat des Assises de l’outre-mer, puis de l’Agence calédonienne de l’énergie. Ces deux bourses lui ont permis de commencer à concrétiser ses ambitions.

C’est ainsi que le jeune Jonathan Aïlé Tikouré, originaire de l’île des Pins, est devenu le premier Calédonien à intégrer une formation de trois mois en construction et navigation traditionnelles à Auckland, grâce à la fondation Okeanos. Un deuxième navigateur, Canyœ Joseph Ukako, originaire de Lifou, suit également ce chemin. Ils participeront ensemble au Melanesian Vanua Tour 2019.

©Kenu One Project 

Joindre le Vanuatu et la Calédonie

Cette expédition est une autre action phare de Kenu One Project. Avec leurs partenaires vanuatais, déjà engagés dans ce mouvement de renaissance, ils ont pu préparer la traversée d’un équipage calédonien-vanuatais à bord d’une pirogue Okeanos. L’équipage professionnel du Vanuatu pourra apporter son expérience et peut-être susciter des vocations chez les Calédoniens : outre nos deux marins cités, d’autres équipiers locaux pourront rejoindre la pirogue sur des tronçons en Calédonie.

Le départ de la grande pirogue est prévu mardi prochain, 25 juin, de Port-Vila. Elle doit rejoindre Ouvéa (28 juin), l’île des Pins (4 juillet), Nouméa (9 juillet) et Lifou (12 juillet). Les escales seront ponctuées par des évènements forts : la Fête du lagon à Ouvéa, des rencontres entre les piroguiers kanak et océaniens au centre culturel Tjibaou (10 juillet), l’intervention d’Okeanos Vanuatu au Musée maritime (11 juillet) ou encore l’organisation d’une fête les 15 et 16 juillet à Lifou, en partenariat avec un autre lauréat des Assises de l’outre-mer, l’association Aji « Cyber Tribu ». Ensemble à Luecila, ils accueilleront la pirogue et ses équipiers et proposeront une exposition, des rencontres avec les navigateurs, des visites et une initiation à la navigation céleste. L’association Aji diffusera sur les réseaux sociaux le parcours de la pirogue. Le Melanesian Vanua Tour entend particulièrement toucher la jeunesse.

Il s’agira aussi de faire des échanges. Des produits bio vanuatais (café, ignames, taros, kava, artisanat…) seront présentés durant les escales et la pirogue devrait faire le plein d’huile de coprah à Wadrilla (pour faire fonctionner son moteur en cas de besoin) et se verra aussi offrir un « panier magique » à Luecila comprenant des travaux d’enfants, d’écrivains, d’artistes… qui auront vocation à être exposés à l’Alliance française de Port-Vila à l’occasion du festival annuel « Pirogue » au mois de septembre.

Perspectives

L’ambition de Kenu One Project ne s’arrête pas là. L’association entend lancer une campagne de collecte des savoirs dans plusieurs aires linguistiques de Nouvelle-Calédonie et initier une rencontre entre des piroguiers des trois provinces. Une action qui vise à écrire un livret recensant l’histoire de la pirogue dans la tradition orale kanak à destination des scolaires. En Polynésie française, un tel travail a été effectué et bénéficie désormais aux écoles élémentaires. À Hawaï ou en Nouvelle-Zélande, des pays très en avance en la matière, il existe même des enseignements à l’université autour de la pirogue.

Kenu One Project réfléchit également, à plus long terme, au développement d’une filière économique autour de la pirogue hauturière, « pérenne et porteuse », pour la Nouvelle- Calédonie. Le transport inter-îles est déjà une réalité au Vanuatu*, aux îles Marshall, aux Kiribati et Kenu One Project estime qu’il pourrait aussi émerger en Nouvelle-Calédonie. La pirogue répond aux objectifs de développement durable que le territoire s’est fixés, elle porte des valeurs louables, une grande souplesse en termes de desserte et l’association estime qu’elle pourrait être intégrée au sein du système de transport actuel. Et ce serait évidemment un bon support de développement pour un tourisme durable.

Plus largement, alors que le Vanuatu et la Nouvelle-Calédonie ont signé un accord de libre-échange en février dernier, elle pense que les échanges pourraient se multiplier entre les deux pays par ce biais notamment pour des produits de niche de haute qualité (café de Tanna, ignames, racines de kava, jus de noni, huile de coprah…). Elle pourrait ainsi, comme dans l’ancien temps, contribuer à retisser les liens interinsulaires qu’ils soient coutumiers, culturels ou économiques. Et redevenir un véritable élément identitaire…

*Le Vanuatu utilise une pirogue double pour le transport des marchandises, des personnes et pour assurer des Evasans.


Jonathan Aïlé Tikouré

29 ans, originaire de la tribu de Vao, île des Pins, guide touristique, président de Kenu One Project.

« À l’île des Pins on construit des pirogues. La connaissance est répartie sur toute l’île, mais les chantiers sont plus fréquents à Vao. Dans ma famille, mes pères se sont engagés sur ce chemin parce que ça se rapporte à notre nom, à notre fonction dans la tribu et sur l’île. C’est mon histoire. Du coup, je me suis engagé avec d’autres passionnés de pirogue au sein de Kenu One Project pour la remise en pratique des savoir-faire liés à la construction et à la navigation à bord des grandes pirogues doubles. Nous avons eu ensuite des contacts avec Okeanos Foundation. J’ai été formé par le capitaine Peia Patai, l’un de douze maîtres des étoiles recensés dans le Pacifique. J’ai fait trois mois de navigation autour de la Nouvelle-Zélande, puis une navigation entre Auckland et Port-Vila avec deux pirogues dont une que j’avais construite durant ma formation. Je suis en train d’apprendre la navigation aux étoiles. Il faut au minimum dix ans de pratique pour la maîtriser.

C’est un plaisir de naviguer ainsi dans le silence, au vent, de voir ces terres, d’entendre ces histoires, ces liens anciens. On se rend compte qu’il n’y avait pas lieu de s’enfermer et que nous faisons partie d’un réseau. Nous voulons réconcilier les gens avec la mer et aussi ouvrir cette part d’universalité que possède le monde kanak avec les autres communautés du pays. La pirogue possède un pan d’humanité que nous n’avons plus utilisé. Elle ouvre le champ des possibles. Tout le monde peut comprendre ces concepts de voyage, de surpassement, de spirituel et d’imaginaire. Tout le monde a vu Vaiana, ça fait rêver ! »

Canyœ Joseph Ukako

55 ans, originaire de Drueulu, Lifou, appartenant au clan de la mer Api Canyœ, marin et vice-président de Kenu One Project.

« J’ai embarqué dans cette aventure l’année dernière. Je suis passionné de navigation traditionnelle. Je connais la navigation par rapport aux marées, au temps, mais j’ai encore envie d’apprendre. Les Polynésiens sont déjà très en avance sur les voyages célestes et j’ai voulu moi aussi participer à ce mouvement. J’ai commencé à étudier. Je m’y connais aussi en construction. Et c’est tout cela qui est intéressant dans cette démarche. J’ai aussi envie de transmettre cette passion de l’océan, de la navigation. On a des moyens modernes qui nous facilitent la vie en mer, mais il ne faut pas perdre ces connaissances acquises dans le temps. J’ai hâte de faire ce voyage depuis le Vanuatu. En mer, les jours ne se ressemblent pas, j’ai envie de découvrir ces sensations et de m’enrichir spirituellement, de me réapproprier ces choses, et de partager cette expérience avec les participants du Pacifique ».


Meryemana

Construite à Païta par une équipe rassemblant Philippe Renaud, passionné de pirogues anciennes, Pascal Lequeux, charpentier, et Philippe Naudin, de Vakalédonie, Meryemana (« maison de Marie ») a été mise à l’eau pour la première fois en 2009. Elle était installée ces dernières années dans la mangrove du centre culturel Tjibaou, au centre nautique du Kuendu Beach, puis en baie de l’Orphelinat. Elle est aujourd’hui mal en point et nécessite une réfection générale : réparation du pont, consolidation d’une poutre, carénage…

Meryemana est une réplique de type « Ndrua » provenant des îles Fidji, parmi les plus rapides au monde, avec une grande capacité de charge. Ce modèle de pirogue de voyage a été
introduit en Calédonie par des marins originaires de Tonga et avait été adopté par les Kunié avant de se répandre par la suite à la Calédonie à partir du milieu du XVIIIe siècle. Elle a la particularité d’être amphidrome : elle ne vire pas de bord, mais à chaque changement de sens de marche, la proue devient la poupe et réciproquement. Elle mesure 15 mètres pour une largeur de 4,35 mètres, a un mât de 10 mètres et pèse environ 5 tonnes.


La pirogue, un moyen de transport millénaire

Il y a 3 000 ans, à la période Lapita, des populations d’Asie du Sud-Est sont venues en Mélanésie à bord de grandes pirogues doubles. Elles ont découvert et peuplé la Nouvelle-Calédonie. Les Kanak ont gardé de leurs ancêtres austronésiens ce lien à l’océan et comme les Polynésiens, ils ont tracé un réseau de routes complexe permettant les échanges coutumiers entre la Grande Terre, les Loyauté, le Vanuatu (« cycle de jade »). La technologie kanak navale était sophistiquée et performante. Au XVIe siècle, peu de temps avant l’arrivée des Occidentaux, des vagues de peuplement polynésien sont venues de Wallis, Tonga, Fidji, Samoa, influençant le modèle de la grande pirogue kanak. Au XIXe siècle, la pirogue traditionnelle sera remplacée par les modes de navigation plus modernes. Les grandes pirogues doubles sont, comme pour la Grande Case, l’objet des grandes chefferies.


Un mouvement pacifique

Grâce au mouvement de revitalisation culturelle initié par Hawaï dans les années 70, les pirogues doubles sont désormais mises en valeur et sortent du cadre des musées et des festivals culturels en Polynésie française, à Rapa Nui ou encore au Vanuatu et à Fidji. La pirogue la plus emblématique de toutes est assurément Hōkūle’a, rendue célèbre pour avoir réalisé, en 1976, un voyage de 5 370 kilomètres en 32 jours sans instrument de navigation moderne entre Hawaï et Tahiti. Ce périple eut un grand retentissement dans la région. Il s’agissait alors de prouver la capacité des anciens Polynésiens à passer d’île en île dans l’océan Pacifique et donc à établir une parenté irréfutable entre les différentes populations du triangle polynésien. Plus de quarante ans après, Hōkūle’a sillonne toujours les hautes mers. On retiendra aussi qu’en 2011, une expédition des Pacific Voyagers et de la Fondation Okeanos a réuni seize communautés du Pacifique. Sept Vaka Moana ont été construites en Nouvelle Zélande pour cette épopée. Aujourd’hui, ce développement est toujours porté par la fondation Okeanos.


Des connaissances extrêmement complexes

Le 6 juin, les Calédoniens ont eu la chance de pouvoir assister à une conférence passionnante de Jean-Claude Teriierooiterai (à dr.), docteur en linguistique et anthropologie, membre de l’Académie tahitienne, Fare Vāna’a, et professeur de culture polynésienne à l’Université de Polynésie française. Jean-Claude Teriierooiterai est un puits de connaissances sur la navigation traditionnelle et l’un des seuls francophones à s’atteler à la vulgarisation de ce
sujet et à la traduction des ouvrages existants, qui sont pour la plupart en anglais. Il a détaillé, lors de cette conférence, les voyages qu’effectuaient les Océaniens.

Il a expliqué l’ampleur des connaissances astronomiques des ancêtres et en particulier l’usage que les Polynésiens faisaient des étoiles. Pas moins de 200 corps célestes étaient recensés dans les mythes. Les Polynésiens pensaient, comme les Grecs, que la Terre était plate et avaient découpé le ciel en dix cieux plus ou moins proches qui formaient des sortes de « bols » d’un horizon à l’autre (au-delà de l’horizon, on tombait dans des abîmes). Les chemins d’étoiles leur permettaient de se localiser et de naviguer dans tout le Pacifique. Une science extrêmement complexe qui offrait une précision de 120 milles nautiques. En deçà de cette distance, les navigateurs utilisaient la nature : les oiseaux marins, la couleur de la mer et des nuages, les débris flottants…

C.M.

©C.M. – M.D. DNC /Okeanos Foundation/ Kenu One Project

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