Pénurie de dermatos sur le Caillou

Il ne reste actuellement que quatre spécialistes faisant de la dermatologie pure sur le territoire et aucun à l’hôpital. Cette spécialité n’est pas la seule concernée par le manque de professionnels, mais cette pénurie pose question quand on sait que les Calédoniens sont fortement touchés par les maladies liées au soleil.

La dermatologie n’intéresse-t-elle plus personne ? Dans le contexte actuel la question peut se poser. Deux conventionnements de dermatologue n’ont pas trouvé repreneur à Païta et au Mont-Dore depuis deux ans. Un médecin a récemment arrêté son activité à Bourail et voilà trois ans maintenant que le poste de dermatologue de l’hôpital a été supprimé, l’administration estimant qu’il ne s’agissait pas d’une spécialité purement hospitalière, mais plutôt libérale.

Résultat, à ce jour, nous comptons cinq dermatologues conventionnés (dont les soins peuvent être remboursés) dont quatre font de la dermatologie, un de l’esthétique. Un autre professionnel non conventionné fait également de la dermatologie esthétique. Au final, cela équivaudrait à un ratio d’un dermatologue pour 70 000 habitants en Nouvelle-Calédonie contre un dermatologue pour 20 000 en Métropole.

Cancers exponentiels et recrudescence de la lèpre

Dans le contexte calédonien, ce manque de médecins de la peau interroge. « Nous comptons environ 1 400 cancers opérés par an, et beaucoup de maladies liées au soleil, nous dit le docteur Lancrenon, dermatologue à Magenta. Un Calédonien blanc sur quatre ou cinq va développer un cancer de la peau dans sa vie. Et il faut savoir que nous traitons aujourd’hui surtout des anciens, mais que les cancers risquent d’être exponentiels avec la génération qui a profité de plus de richesses, de loisirs et donc d’exposition au soleil. »

Selon lui, les médecins libéraux observent par ailleurs une recrudescence de la lèpre. « J’ai vu trois cas chez des enfants l’année dernière, ce que je n’avais pas vu depuis quinze ans. On peut me dire que c’est le hasard… mais je n’y crois pas trop », explique le médecin. Concrètement, sept cas ont été recensés en 2017, contre trois en 2016, huit en 2015.

Problème, ces personnes ne sont plus prises en charge par le CHT ni le centre Raoul-Follereau qui a fermé ses portes en 2016. Sont-elles suivies à temps ? Les bénéficiaires de la carte médicale A ont-ils suffisamment accès aux professionnels ?

Au Médipôle, le directeur Dominique Cheveau souligne que la dermatologie n’est effectivement pas une priorité, mais concède qu’il manque « un avis dermato ». En général, les établissements de ce type fonctionnent avec un spécialiste. En Nouvelle-Calédonie, on se dirige davantage visiblement dans une logique de mutualisation des moyens entre le public et le privé.

Burn-out

Pour avoir un rendez-vous avec un dermatologue, l’attente est à peu près la même qu’en Métropole, entre deux et six mois, avec un ratio de professionnels beaucoup moins important. Mais les Calédoniens « consomment beaucoup moins de santé », ils viennent peu souvent ou tardivement. « Par contre, quand on consomme, on consomme !, nous dit le docteur Lancrenon. Ce matin, j’ai biopsié un mélanome du doigt, un cancer de la langue, j’ai opéré je ne sais combien de gens. »

Du reste, les secrétariats croulent sous les appels, les patients sont généralement excédés, les secrétaires au bord du burn-out. Jusqu’à 110 appels peuvent être reçus en une seule demi- journée. Quid des urgences ? « On ne gère pas les urgences ! Les gens vont voir leurs généralistes et ils nous appellent s’ils ne peuvent pas gérer… On fait de notre mieux. »

« Pas sexy »

Pour ce dermatologue, cette pénurie s’explique par le fait que l’administration n’a pas anticipé le déficit annoncé de professionnels de santé en Métropole et n’a rien fait pour les attirer ici avec de meilleures conditions.

Le déficit se creuse : le Conseil de l’ordre a estimé qu’il y aura en France un quart de médecins en moins à l’horizon 2027 et que l’on passera de 200 000 à 150 000 médecins. Les jeunes générations veulent aussi travailler différemment. Elles désertent les villages isolés, les mi-temps sont en pleine expansion et en dermatologie, nombreux sont ceux qui s’orientent vers l’esthétique.

Avec son plan santé, la Métropole est en train de s’attaquer au problème. Mais la Nouvelle- Calédonie elle, ne s’est pas préparée, estime le Dr Lancrenon. « Pour attirer dans les zones rurales où il faut des médecins, la France défiscalise, elle construit des maisons médicales, elle permet de déléguer l’administratif. On fait des ponts d’or aux jeunes pour qu’ils soient le dermatologue d’une clinique. Ici, les conditions sont de moins en moins sexy ! »

De fait, les honoraires des actes de chirurgie n’ont pas été revalorisés « depuis 25 ans ». La nouvelle cotation entrée en vigueur en France, en 2005 déja, permet de tarifier des suppléments pour le bloc, la chirurgie ou encore l’utilisation de l’azote liquide, mais n’est toujours pas valide ici. Les anciens chefs de clinique n’ont pas non plus le droit au secteur 2, qui donne une possibilité de dépassement d’honoraires.

Aux salaires « qui deviennent moins importants », s’ajoutent des conditions d’exercice « peu attirantes ». « Il faut exercer seul, sans confrères avec un travail monstrueux, assurer l’administratif, l’informatique, la gestion du cabinet ». Cela n’est plus le désir d’un jeune qui préfère remplacer. Ajoutez à cela une certaine frilosité concernant le référendum et les candidats ne sont pas nombreux… « C’est un fait dans les congrès, on n’attire plus personne ! » Même pas les Calédoniens. Ainsi une jeune médecin de 32 ans, terminant son clinicat dans un grand CHU de Métropole, se serait vu proposée il y a quelques années un seul poste – à mi-temps – sur le territoire, qu’elle a refusé…sans surprise.

Face à ce constat, le dermatologue estime qu’il faut « changer de regard sur la profession médicale », qu’on les « aide à exercer », qu’on forme des généralistes à la dermatologie. « Cela fait des années que les professionnels tirent la sonnette d’alarme. Mais on a l’impression que l’écoute qu’on a de la Cafat, de la Dass, de tous ceux qui nous dirigent est voisine de l’infiniment petit », conclut-il.

À noter que les dermatologues du territoire approchent tous l’âge de la retraite. Une commission des conventionnements doit avoir lieu au mois de novembre.

Le rapport de l’Igas sur la santé a fait état des problèmes structurels de l’organisation des soins sur le territoire. Dans le cadre de la réforme santé avec le plan Do Kamo, les questions d’attribution de postes doivent être discutées. Sollicitées, les autorités concernées n’ont pas répondu à nos questions sur le sujet.


Déjà insuffisants en 2016

La Dass avait recensé en 2016, neuf dermatologues en Nouvelle-Calédonie, tous installés en province Sud. Cela donnait un ratio de 3,2 professionnels pour 100 000 habitants contre 5,2 en Métropole. La dermatologie faisait déjà partie des spécialités dont la densité était jugée « nettement insuffisante au regard des besoins de la population néo-calédonienne par rapport aux données métropolitaines » avec la chirurgie générale et viscérale, la radiologie, l’hépato-gastro-entérologie, l’ophtalmologie, la pédiatrie, la psychiatrie et la rhumatologie. On sait, par ailleurs, que le problème se pose sur les allergologues, les ophtalmologues…


Médipôle : face à la baisse du nombre de médecins, rendre les services « attractifs »

Face à la vague de dépeuplement, la difficulté à trouver des professionnels se pose dans le privé comme dans le public en Métropole comme en Nouvelle-Calédonie. Le Médipôle, l’hôpital de Koné, la nouvelle clinique doivent parfois faire des pieds et des mains pour trouver des médecins. Mais toutes les spécialités ne sont pas touchées de la même façon.

Parfois, la pénurie est due au manque de médecins formés à la base et dans d’autres cas, à la réputation des services, aux problèmes humains également. Les jeunes médecins sont également plus exigeants face aux modalités de travail dans certaines spécialités, à la pénibilité des gardes notamment. Mais il faut dire que les conditions d’exercice ont considérablement évolué. Les avancées technologiques font que les prises en charge sont plus lourdes, l’administration est de plus en plus exigeante sur la traçabilité et les malades sont devenus des « experts ». La charge mentale est grandissante et donc le confort, plus important.

Pour prendre l’exemple du Médipole, il faut actuellement stabiliser l’équipe de cardiologie- rythmologie, de pneumologie et de cancérologie, des secteurs en tension. « Nous essayons d’être concurrentiels, de proposer des packages intéressants, même sans prime d’attractivité, et nous travaillons sur la culture de l’établissement, sur l’ambiance, explique Dominique Cheveau, le directeur. Nous travaillons beaucoup par réseau, nous allons en Métropole pour maintenir ou créer des liens, et trouver des médecins quand nous avons besoin ». Selon lui, le Médipôle est à ce niveau-là plutôt « bien loti » par rapport à de nombreux établissements métropolitains.

Une délibération doit prochainement être votée localement  pour rendre valides ici les diplômes étrangers. De nombreux praticiens, très qualifiés et exerçant en France, ne peuvent venir en raison de la « non reconnaissance » de leurs diplômes.

C.M.

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