Mieux comprendre et gérer le passif minier

Deux projets complémentaires, financés par le CNRT, étudient l’impact du passif minier. Les résultats du premier ont été présentés sous la forme d’un guide pratique pour aider les gestionnaires dans leur mission de limiter les dégâts environnementaux liés aux mines orphelines. Le second, toujours en cours, vise à quantifier et qualifier les matériaux transportés des verses jusqu’au lagon.

L’érosion est un phénomène complexe et encore assez mal connu. La Calédonie est pourtant fortement touchée par ce phénomène qui a des conséquences multiples. Afin de combler ces lacunes, le Centre national de recherche technologique sur le nickel et son environnement a lancé plusieurs appels à projet pour des programmes d’études autour de cette thématique. C’est notamment le cas du programme Gestion du passif, scientifiquement coordonné par Manuel Garin, ingénieur géologue du bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), qui a travaillé près de 10 ans sur l’engravement des rivières calédoniennes.

Les résultats de ce programme étudiant l’engravement lié aux mines orphelines exploitées avant 1975 ont été présentés du 19 au 21 novembre, en particulier à Thio, commune sur laquelle l’étude a plus spécifiquement portée. L’idée a été de produire un guide pratique à l’usage des ordonnateurs comme les communes, des bureaux d’études ainsi que des mineurs. Ce travail avait vocation à aller plus loin en matière d’analyse globale du phénomène d’érosion. Cette étude de deux ans a porté sur Thio pour différentes raisons et notamment le fait qu’elle soit la première commune minière du territoire.

« Nous cherchions un endroit représentatif, explique Manuel Garcin. Cela avait du sens, car c’est là qu’a commencé l’exploitation minière en Nouvelle-Calédonie. Les conditions de surengravement y sont très variables et impressionnantes et la perception du rôle de la mine est plus ou moins bien ressentie par la population. » Le guide a essayé d’intégrer les différentes facettes de la problématique et notamment l’aspect sociétal, particulièrement important sur la question de gestion du passif minier. Pour faire un travail le plus complet possible, les scientifiques ont eu recours à la géo-hydrologie, aux sciences humaines et aux sciences tout court.

Ce guide opérationnel permet d’apporter des réponses aux problématiques d’engravement en fonction des critères propres à chaque bassin versant. C’est tout l’intérêt de ce travail que de pouvoir s’adapter de manière relativement simple à l’ensemble des bassins versants calédoniens, même si chacun a ses spécificités. Plus que la recherche, le projet Gestion du passif est avant tout de l’ingénierie de remédiation dans des cas d’engravement des rivières.

Des conséquences multiples et profondes

Les épisodes de surengravement vont colmater les rivières et avoir notamment des conséquences sur la ressource en eau, sa qualité ainsi que sa quantité. Ils présentent également des risques en termes d’inondations et limitent de fait les zones habitables. Les cultures sont par ailleurs plus fréquemment sous l’eau avec, pour les parcelles en bord de mer, la possibilité d’apport de sel en cas de crue lors de marées hautes. Autant de phénomènes qui impactent fortement les ressources des habitants d’un village d’une tribu, mais aussi les trous d’eau ou encore les zones taboues.

Un des objectifs étaient de prendre en compte les besoins sociétaux afin que les réponses apportées soient le plus adaptées possibles. « L’approche scientifique croisée permet de trouver la solution la moins mauvaise en tenant compte de l’acceptabilité sociale », souligne le coordinateur de ce programme. Pour prendre un exemple concret, le curage apparaît souvent comme « La » solution. En réalité, elle n’est pas toujours adaptée et ne règle pas vraiment le problème tout en coûtant très cher. Si la cause de l’engravement n’est pas réglée, cette technique est relativement bien perçue, car elle donne le sentiment à la population que les pouvoirs publics font quelque chose. Il existe en fait un certain nombre de techniques peu connues du grand public et qui sont plus ou moins adaptées aux différentes situations.

Ce premier projet s’intègre d’une certaine manière dans un autre projet un peu plus large conduit par Michel Allenbach, professeur de géologie émérite à l’université de Nouvelle-Calédonie. IMMILA, qualification et quantification des flux solides de la mine au lagon s’intéresse également à l’engravement des rivières mais prend davantage de recul en étudiant le chemin des sédiments des verses jusqu’au lagon, une première en Nouvelle- Calédonie où l’on s’était essentiellement concentré soit sur la mine, soit sur la rivière ou le lagon mais jamais sur l’ensemble du processus.

« IMMILA fait suite à un autre programme qui étudiait les petits bassins versants miniers. L’idée était de comprendre ce qui sortait de la mine. Aujourd’hui, on ne rejette plus de particules grossières, mais des particules en suspension. Ce que nous examinons, c’est l’héritage des pratiques d’avant 1975 », précise Michel Allenbach. Avant cette date, les « déchets » de la mine, autrement dit du minerai dont la teneur était jugée insuffisante, étaient jetés directement dans le versant. Comme le souligne le chercheur, il faut distinguer plusieurs temps dans l’exploitation minière.

Il y a eu la période avant 1875, c’est-à- dire avant l’exploitation minière. Est arrivé ensuite le temps d’une exploitation minière rudimentaire produisant relativement peu de déchets jusqu’en 1945. A la fin de la guerre, les Calédoniens ont mis au service de la mine les engins apportés par les Américains. Les conséquences de cette mécanisation ont été profondes. Conjuguée aux différents booms miniers, la production de déchets a été phénoménale. Cette période s’est poursuivie jusqu’en 1975, date à laquelle les revendications de la population ont poussé les mineurs et les responsables politiques à réagir. Entre temps, des volumes considérables ont été sortis des mines sans aucune considération pour la gestion de l’environnement.

500 000 tonnes de matériaux charriés lors des grandes crues

« Dans le cas de Thio, note le géologue, la population s’est « réveillée » avec le passage d’un gros cyclone en 1975. Il leur a permis de se rendre compte qu’ils étaient dans une zone fortement impactée. Lors de cet événement climatique, des volumes très importants sont descendus de la montagne. À partir de ce moment-là, les équilibres entre les différentes activités se sont rompus. Il y a eu une prise de conscience d’un bouleversement à cause de la mine ayant pour conséquence plus de difficultés pour l’agriculture et la mine ».

Entre 1975 et 1990, des premières mesures de gestion ont été adoptées, ouvrant le temps actuel. Mais l’amnistie environnementale a un prix, voire plusieurs. Elle coûte extrêmement cher aux populations vivant dans ces communes sur le plan social. La multiplication des inondations limite notamment les zones constructibles et ne facilite donc pas l’émancipation des jeunes. Mais il y a aussi le coût environnemental via l’impact sur la biodiversité et enfin le coût économique. Le fonds nickel est censé apporter des réponses à ces dégradations en finançant des travaux de remédiation (réparation). La faiblesse des montants engagés limite toutefois les interventions du fonds.

L’objectif de cette étude est de quantifier et qualifier les matériaux déplacés. Les premiers résultats permettent de dire que la mine n’est pas le seul contributeur en particules. En fait, les apports de la mine dépendent surtout des phénomènes climatiques. Pour des crues simples, la mine est responsable d’environ la moitié des particules en suspension. En période d’événements un peu plus exceptionnels comme des cyclones, cette part peut atteindre 75 à 80 %.

Le reste de cette érosion est dû pour partie à l’érosion naturelle, tout à fait normale dans une zone aussi arrosée, mais qui est accélérée par l’activité humaine. La dégradation du couvert végétal, par coupe ou feu, et l’introduction d’espèces envahissantes sont des facteurs aggravants de l’érosion. Selon les travaux du programme, on estime qu’à chaque grosse crue, ce sont près de 500 000 tonnes qui sont charriées en aval.

Reste à savoir combien vont jusqu’à la mer, ce qui n’est potentiellement pas sans conséquence sur la biodiversité marine, et de quoi sont composés ces sédiments. Pour des questions de coûts, le carottage n’a pas pu être effectué en mer, limitant de fait le champ des analyses. Ces carottages réalisés récemment permettront toutefois de connaître prochainement la « nature minéralogique » ainsi que l’âge de ces particules. Il sera notamment intéressant de mesurer le risque amiantifère pour les populations. Autant de réponses qui intéressent grandement les populations des communes minières, très en demande de rencontrer les deux chercheurs. Les résultats complets du projet IMMILA devraient pouvoir être présentés d’ici 2020.

M.D.

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