Malaise dans le monde de la science

Le recrutement de Patrice Dunoyer comme conseiller scientifique du président de la province Sud suscite bien des interrogations. Le CNRS, où le frère du député calédonien de la première circonscription est directeur de recherche, vient de confirmer les sanctions à son encontre. Le chercheur est au cœur d’un des plus gros scandales scientifiques des dix dernières années. Son recrutement traduit un malaise beaucoup plus général au sein du monde scientifique local.

Les Calédoniens connaissent bien Philippe Dunoyer, le député de la première circonscription et leader de Calédonie ensemble. En revanche, ils connaissent nettement moins son frère, Patrice, qui vient tout juste de rentrer en Nouvelle-Calédonie après avoir occupé un poste de directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Strasbourg. Le scientifique a été recruté en juin 2018 par la province Sud comme chargé de mission auprès du secrétaire général, Roger Kerjouan. Il a également été récemment nommé représentant de la province Sud au comité de pilotage scientifique et stratégique de l’Institut de recherche pour le développement.

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre suite à la publication par le comité d’éthique de nouvelles sanctions à l’encontre de Patrice Dunoyer, pour de nouvelles méconduites scientifiques. L’histoire commence en 2004 quand Olivier Voinnet, biologiste français de renom, publie une étude sur la génétique des plantes dans la revuePlant Cell. Ce travail, qui suscite l’admiration, est rapidement remis en cause par d’autres chercheurs. Il faudra pourtant attendre dix ans avant que n’éclate le scandale impliquant le Calédonien.

Nouvelle tromperie sur la tromperie

En 2014, plusieurs accusations signalent des irrégularités dans les travaux du chercheur auquel est associé Patrice Dunoyer en tant que rédacteur principal des articles de l’étude. Ce dernier s’est d’ailleurs avéré être « le seul impliqué dans la création de figures erronées », comme il était indiqué dans un communiqué de la revue américaine Plant Cell, annonçant la rétractation de l’article, repris dans un article du Monde daté de juin 2015. Selon le principal accusateur, un chercheur américain, les changements réalisés par les auteurs montraient « une intention clairement frauduleuse », souligne encore l’article du quotidien français.

En 2015, les deux hommes ont été sanctionnés une première fois assez lourdement par le CNRS pour cette « méconduite scientifique », terme politiquement correct pour désigner une fraude scientifique d’assez grande ampleur et aux graves conséquences. Les résultats de l’étude avaient été très largement repris par d’autres équipes scientifiques biaisant de fait leurs propres résultats. Après avoir acquis une solide réputation et reçu une médaille de bronze du CNRS, Patrice Dunoyer a énormément fait parler de lui dans les plus grandes revues scientifiques mondiales et dans des termes nettement moins élogieux.

Mais l’histoire ne s’arrête pas en 2015, car dans la foulée, les deux hommes ont proposé des correctifs à leurs premiers travaux. Des correctifs qui ont conduit aux nouvelles sanctions* prononcées par le CNRS et faisant l’objet d’une communication le 3 octobre. Le communiqué de presse souligne que des « correctifs incomplets » ont été envoyés aux revues scientifiques « dans lesquels n’étaient pas corrigées des images précédemment manipulées et qui contenaient au moins une nouvelle manipulation d’image ». Autant dire que la crédibilité du scientifique est largement entamée. On peut donc légitimement s’interroger sur l’opportunité, pour la province Sud, de recruter Patrice Dunoyer en sa qualité d’expert scientifique. Sa nomination n’est d’ailleurs pas passée inaperçue dans le monde scientifique calédonien.

Et pour cause, le poste de chargé de mission n’était pas celui initialement envisagé pour recaser le directeur de recherche du CNRS. Gaël Lagadec, le président de l’Université de Nouvelle-Calédonie et proche du mouvement Calédonie ensemble, avait tenté de faire recruter Patrice Dunoyer comme coordinateur d’un important programme de recherche sur l’eau, attribué au Consortium pour la recherche, l’enseignement supérieur et l’innovation (Cresica).

Le 26 septembre 2017, à l’occasion d’une réunion, le président de l’Université avait indiqué que Patrice Dunoyer était pressenti. La fiche de poste lui était d’ailleurs particulièrement favorable puisqu’elle mentionnait précisément que le coordinateur devait être du niveau de directeur de recherche du CNRS. Le scientifique était prévoyant. Il était probablement au courant de la dissolution de son laboratoire, en janvier 2018, par le CNRS, dans la plus grande discrétion afin de ne pas nuire à l’image du centre. Une bonne raison pour Patrice Dunoyer de rentrer au pays.

Des dérives dans le monde de la recherche

Mais la levée de boucliers des chercheurs calédoniens, dont certains instituts ont refusé de signer les conventions permettant un fonctionnement normal du Cresica, ne relève pas exclusivement de la volonté de nommer Patrice Dunoyer. Les scientifiques s’inquiètent du fait que Gaël Lagadec se soit auto-reconduit à la tête du Cresica et s’il n’a finalement pas nommé Patrice Dunoyer, en assure une gouvernance déviante.

Sans concertation, l’Université a notamment passé une convention avec le bureau d’études DME pour un montant de 5,5 millions de francs avec des objectifs ne correspondant pas à l’appel d’offres et dont le résultat, après trois mois de travail, se résume à un rapport de trois pages. Le montant des fonds alloués aux programmes scientifiques a également été revu très fortement à la baisse. Autant d’éléments qui ont été portés à la connaissance du haut- commissariat.

En juillet dernier, la nomination de Patrice Dunoyer au comité au comité de pilotage scientifique et stratégique de l’IRD, dont la mission est de créer des passerelles entre la province Sud et l’IRD afin que les recherches puissent mieux répondre aux besoins de la population, a donc dû faire tousser plus d’un chercheur. Avec cette nouvelle sanction du CNRS, c’est désormais au tour des Calédoniens de tousser un peu.

La défense de Philippe Michel, le président de la province Sud, paraît bien fragile face aux sanctions du CNRS qui mettent sérieusement à mal les qualités professionnelles de Patrice Dunoyer et son respect de la déontologie, sans même parler de sa médaille de bronze, obtenue en 2011 sur la base des documents qu’il avait falsifiés, que le CNRS hésite peut-être à lui retirer pour éviter d’entacher son image.

M.D.

©AFP

*Les deux sanctions prononcées à l’encontre de Patrice Dunoyer relèvent de sanctions de niveau 2 et 3 sur une échelle allant jusqu’à 4, correspondant à la mise à la retraite d’office ou la révocation pure et simple.


Réaction de Philippe Dunoyer

Le député de la première circonscription a publié sur Facebook une mise au point suite à la publication d’un article sur la page L’écho côtier relatif au recrutement de son frère par la province Sud.

Philippe Dunoyer explique que son frère « n’a pas été sanctionné pour faute grave, ni a fortiori pour fraude ». Il ajoute que « la mauvaise conduite scientifique qui lui est reprochée concerne quelques illustrations d’articles dont la démonstration scientifique demeure par ailleurs incontestée ».

Par ailleurs, selon lui, l’abaissement d’un échelon qui le concerne représente une perte de salaire de « 80 euros (9 800 francs) par mois ». « Tout le monde peut comprendre qu’on ne sanctionnerait pas des agissements prétendument si graves de la sorte alors que l’échelle des sanctions prévoit, par exemple, la rétrogradation, la révocation ou la mise à la retraite d’office. »

Philippe Dunoyer conteste enfin le fait que son frère a quitté son poste du CNRS suite à cette sanction. « Il fait même toujours partie des effectifs du CNRS dont il est simplement en détachement, position qu’occupent des milliers de fonctionnaires de la fonction publique territoriale ».

 

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