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« Les entreprises calédoniennes sont concurrentielles »

La deuxième édition du Pacific Business Forum s’est tenue les 3 et 4 août à la Communauté du Pacifique Sud. L’occasion de réunir les entrepreneurs de la région autour du thème de la nouvelle économie et de poser les bases d’un modèle répondant aux enjeux régionaux. Questions à Baptiste Faure, le secrétaire général de la CPME, à l’origine de ce rendez-vous.

Quel bilan tirez-vous du Pacific Business Forum que vous avez organisé, les 3 et 4 août à la CPS ?

Baptiste Faure : Le bilan est très bon. Nous avons eu des intervenants de qualité et pour les entreprises calédoniennes, cela a aussi été l’occasion de se mettre en avant, de montrer au plus grand nombre qu’elles savent être innovantes ou utiliser de nouvelles technologies. En tous cas, elles sont nombreuses à avoir pris le pli de changer de modèle économique. C’était aussi l’objectif recherché : montrer qu’en Nouvelle-Calédonie, nous avons des entreprises de premier ordre, innovantes et qu’elles n’ont rien à envier à celles de la région ou de Métropole. Pour revenir sur nos invités, Eric Léandri et Idriss Aberkane, ils ont tous les deux été bluffés. C’est réconfortant de voir que nos entreprises ne sont pas à la ramasse et qu’elles peuvent impressionner des personnes au top de l’innovation qui concurrencent des sociétés comme Google. Et ils ont plein de projets pour la Nouvelle-Calédonie. Eric Léandri veut créer un Qwant.nc, mais a aussi un projet d’indexation de la biodiversité calédonienne pour mieux la protéger. Il a également parlé d’une sorte de « WikiWaste » pour faciliter la réutilisation des déchets.

Ce forum était axé sur la nouvelle économie. Quand on pense à la Nouvelle-Calédonie,
ce n’est pas nécessairement la première image qui vient. Est-ce que le fait de parler de nouvelle économie sur le territoire a du sens ?

Le premier PBF était davantage multisectoriel. Une des réunions portait sur le « genius », afin de voir comment le numérique, l’ingénierie et, plus largement, l’intelligence des entreprises du Pacifique et de Nouvelle-Calédonie pouvaient devenir des leviers de croissance. C’est un sujet qui a beaucoup fait parler. On voulait ce PBF beaucoup plus spécifique, du coup, nous sommes partis sur ce sujet. C’est pour cette raison que l’on a sollicité Idriss Aberkane, pour le volet économie de la connaissance, et Eric Léandri (*), pour le volet numérique. Derrière, nous avons aussi beaucoup de start-up calédoniennes qui méritent d’être valorisées. Mais e ectivement, quand on pense économie calédonienne, on imagine plutôt une économie traditionnelle qui se résumerait à la mine et à l’importation de biens de grande consommation. La CPME essaye, justement, de montrer que notre tissu économique, ce n’est pas seulement ça. Ce sont aussi des entreprises qui n’emploient pas forcément énormément de gens, mais qui innovent et pas nécessairement dans des secteurs traditionnels. Le service, l’ingénierie et l’intelligence des entreprises et toutes les prestations intellectuelles, c’est finalement ça l’économie de la connaissance et elle est très forte en Nouvelle-Calédonie. C’est un important levier de compétitivité par rapport aux autres économies du Pacifique, Fidji ou le Vanuatu, par exemple. Elle est malheureusement trop souvent oubliée, alors que c’est au travers de ces activités que l’on trouvera de nouveaux leviers de croissance. Et l’on n’a plus le choix aujourd’hui. On parle souvent des petites start-up, mais des entreprises bien connues, comme la Calédonienne des eaux ou la SLN, ont aussi pris le virage de l’innovation. La Calédonienne des eaux travaille sur de nouvelles sources d’eau ainsi que des systèmes intelligents pour suivre la consommation des usagers et éviter les fuites et les surconsommations ou encore des systèmes de désalinisation solaire. Il y a des grandes, mais aussi des petites entreprises calédoniennes qui ont passé ce cap.

À la base de l’économie de la connaissance, il y a la formation. Est-ce que selon vous, les politiques publiques vont dans ce sens ?

Nous avons quand même un système éducatif performant pour la région. Notre université est performante, on a des instituts de recherche, des incubateurs tout aussi performants, le système éducatif de base est aussi satisfaisant, pareil pour les organismes de formation. Nous n’avons pas à rougir et avons la base et un vrai potentiel pour faire valoir cette économie de la connaissance. Après, on peut toujours mieux faire. Ne pas se reposer sur ses lauriers, c’est le principe même de l’innovation.

Toujours du côté institutionnel, le levier fiscal pour favoriser l’innovation a-t-il été actionné ?

Pas encore à ce jour. Le président du gouvernement, Philippe Germain, est venu clôturer le PBF. À cette occasion, il a reparlé d’un crédit d’impôt innovation. Cela fait effectivement partie du plan stratégique à l’innovation, présenté l’année dernière. Il faudra mettre en place des outils d’incitation pour faire en sorte que tout le monde s’y mette, mais beaucoup n’ont pas attendu ce levier pour commencer. Comme on a encore pu le voir récemment à l’occasion de la dixième conférence de la CPS, les discussions avec les partenaires de la zone avancent relativement bien au sein des di érentes organisations.

Les entreprises calédoniennes sont-elles prêtes de leur côté à franchir ce pas de la régionalisation ?

Oui, elles sont prêtes et volontaires. Après, notre travail à nous, organisation professionnelle et patronale, c’est de convaincre qu’elles n’ont pas à rougir et que la région est un vrai potentiel de développement. C’est le message que l’on veut faire passer avec le PBF. Tordre le cou à cette image de l’entrepreneur calédonien qui vit sur une petite île, qui n’arrivera jamais à être concurrentiel dans le Pacifique et n’arrivera jamais à rien parce qu’il ne vaut rien. Depuis deux ans, il y a eu la création du cluster Avenir export qui grossit de jour en jour pour accompagner ces entreprises. Il fait un gros travail de promotion à l’export en accompagnant les adhérents dans les démarches. De notre côté, nous sommes membre de Pipso, qui est le pendant privé du Forum des îles du Pacifique pour, justement, représenter les entreprises calédoniennes dans la région et faire redescendre les informations concernant le marché Pacifique et voir ce qui se fait ailleurs. Les Calédoniens sont déjà compétitifs et ils peuvent aller au Vanuatu, en Papouasie, à Fidji et même en Australie et en Nouvelle-Zélande. Plus on sera représenté dans les salons et les organisations internationales, plus on se rendra compte que nous sommes compétitifs et plus les autres sauront que l’on existe et que s’ils en ont envie, nous sommes là pour travailler avec eux. C’est d’ailleurs ce qui est ressorti du discours de la ministre des Outre-mer, que l’intégration régionale est indispensable. Elle passe par les pouvoirs publics, qui ont pris le dossier en main, mais elle passe aussi par les entreprises, ce que nous avons commencé à faire il y a deux ou trois ans.

Mais qu’est-ce que les entreprises calédoniennes ont à exporter ?

Avant la création du cluster, une étude avait montré que près de 20 % des entreprises exportaient déjà, principalement dans l’agro-alimentaire. Elles exportent aujourd’hui davantage, mais maintenant, tout l’enjeu, c’est d’arriver à développer ce volet des services. La construction des usines a permis de développer d’importantes compétences en ingénierie, en hygiène et sécurité, dans l’eau… Nous pouvons très honnêtement prétendre à travailler sur d’autres marchés de la région. Cela peut être dans l’eau, l’environnement, mais aussi les mines, la formation… Dans ces domaines-là, il y a beaucoup de choses à faire. Il y a aussi le numérique. Skazy est, par exemple, déjà au Vanuatu.

Les entreprises calédoniennes ont-elles les moyens de répondre à ces demandes nouvelles, ont-elles notamment les capacités de production pour y parvenir ?

Dans l’industrie, c’est sûr. Elles ont justement ce problème de trouver des machines adaptées à la taille de notre petit marché. Elles sont suréquipées. L’idée de l’export, c’est précisément d’ouvrir leur marché de façon à ce qu’il puisse correspondre à la capacité de leurs outils productifs. La crise du nickel faisant, les usines réduisent leurs coûts, ce qui se traduit par une érosion des e ectifs. Dans les services, la capacité de production repose justement sur les e ectifs. Il faut aller chercher des marchés à l’extérieur pour sauvegarder ces emplois et sauvegarder cette intelligence. Si nous n’y arrivons pas, le jour où le nickel repartira, nous serons un peu démunis.

D’autres éditions sont-elles déjà en préparation ?

Il y a une réelle volonté de poursuivre. Nous avons fait le constat, dès le départ, que dans notre environnement régional, il y avait des réunions sur la culture, l’art, la politique mais, finalement, il n’y avait rien sur le business. Dès la première édition, des représentants du Forum des îles du Pacifique étaient présents. Nous travaillons ensemble pour pérenniser cet événement-là, notamment via leur outil financier, le Pacific Trade and Invest. L’idée est de faire du PBF une référence comme événement business dans la région, sans perdre notre ADN qui sont ces nouveaux modèles économiques ou du moins d’apporter une ré exion sur un modèle économique pour le Pacifique. Il est certain que ce doit être un modèle qui repose sur la technologie, l’innovation et intègre les notions de durabilité et de renouvelable. L’année dernière, nous avions eu Jeremy Rifkin, et déjà nous étions là-dedans.

Le PBF permet de mettre plein d’idées nouvelles sur la table tout en mettant les entrepreneurs en réseau. Ne manque-t-il pas un outil entre les différentes éditions pour faire vivre les idées au-delà des rendez-vous annuels ?

Nous aimerions bien avoir un outil moderne qui fasse effectivement la continuité. Nous réfléchissons à un outil numérique qui permettrait de garder le contact et de poursuivre les échanges pour consolider cette communauté des entrepreneurs du Pacifique. Le PBF commence à être une marque et à être connu dans la région. L’année dernière, une trentaine de contrats ont été signés (NDLR : lors du PBF, un entrepreneur australien a précisé que la première édition avait été l’occasion de signer un contrat de 3,5 millions de dollars US). On espère que ce sera aussi bien cette année. Mais d’une manière plus générale, nous commençons à avoir une réseau intéressant qui devrait pouvoir nous permettre d’installer la marque ou, en tout cas, de placer le PBF dans la région et donc de placer les entrepreneur calédoniens. À terme, on aimerait bien aussi que le côté Pacifique du PBF se concrétise en déplaçant l’événement et donner une chance aux Calédoniens de sortir, en dehors des missions diplomatiques.

La Banque publique d’investissement prend en charge une partie des frais de prospection. Les Calédoniens bénéficient-ils de cette aide ?

Non, ce n’est pas le cas. En Nouvelle-Calédonie il y a seulement trois produits sur plus de 90 en Métropole. On s’est battu pendant trois ans, mais on ne peut pas se satisfaire d’en avoir que trois. Il existe des produits pour l’innovation, la création d’entreprise… En Métropole, la BPI participe d’une manière très importante à l’activité économique. C’est un outil dont on ne peut pas se priver et dont on ne devrait pas être privé. En 2013, Jean-Marc Ayrault avait assuré que l’on aurait la BPI avant la fin de l’année. À chaque fois que l’on se rend à Paris, on en parle. Il faut poursuivre le lobbying, mais c’est intéressant, cela en dit long sur la manière dont la Calédonie est vue, ou pas vue justement.

*Eric Léandri est le cofondateur et PDG de Qwant, un moteur de recherche européen concurrent de Google. La société diversifie ses investissements et a notamment lancé la première ferme éolienne
financée grâce au crowdfunding. À la différence de Google, Qwant a une politique de protection des données personnelles. Elle ne trace pas les internautes et ne revend aucune donnée à d’autres sociétés.

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