Le nickel calédonien bénéficiera-t-il du boom des voitures électriques ?

Un contrat pour la filière mines et métallurgie, élaboré par le Comité stratégique de filière, a été signé le 18 janvier au sein du ministère de l’Économie et des Finances. Ce document vise à accompagner les évolutions nécessaires au secteur, en matière d’innovation ou encore d’impact environnemental. Cette signature a été l’occasion d’évoquer les opportunités pour les producteurs de nickel liées à l’essor des véhicules électriques.

Christel Bories n’est pas seulement la présidente-directrice générale d’Eramet, elle est aussi la présidente du Comité stratégique de la filière mines et métallurgie. C’est à ce titre qu’elle a signé, avec Agnès Pannier-Runacher, la secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, un contrat de filière autour des grands enjeux auxquels sont confrontés les quelque 2 650 entreprises du secteur. Un contrat ambitieux qui cible six priorités (lire par ailleurs). Il aura fallu près d’un an et demi au Comité pour élaborer ce contrat.

Comme l’a rappelé Agnès Pannier-Runacher, « l’accès à des métaux en quantité et en qualité suffisantes est un élément clé pour l’ensemble de nos industries ». L’État souhaite donner un nouveau cadre à cette filière stratégique qui intègre de plus en plus de nouvelles technologies et contribue elle-même au développement des nouvelles technologies. La secrétaire d’État a également souligné le caractère particulièrement concurrentiel de ces marchés. C’est précisément le cas du nickel qui a vu émerger des producteurs à très bas coût ces dernières années.

Le cas particulier des véhicules électriques a par ailleurs été directement évoqué par la secrétaire d’État et la PDG d’Eramet. « Dans les projets de ce contrat figure un aspect développement des batteries qu’on appelle au lithium, mais qui contiennent beaucoup de nickel. On est en train de développer la position de l’Europe – qui, pour être honnête, a perdu la première bataille des batteries – en construisant une compétitivité sur les prochaines générations », a expliqué Christel Bories. Et Agnès Pannier-Runacher d’ajouter que « le projet que portent main dans la main Bruno Le Maire et Peter Altmaier (le ministre de l’Économie allemand : ndlr) de développement d’une filière batteries de quatrième génération pour les véhicules électriques impactera positivement la Nouvelle-Calédonie ».

Un nickel bien particulier

 

©M.D.

Pour Vale Nouvelle-Calédonie, les batteries constituent une planche de salut inespérée. Après deux années d’atermoiements et une menace persistante de fermeture des installations, la direction a apporté un nouveau soutien à l’équipe calédonienne et annoncé fin 2018 de nouveaux investissements pour un montant de l’ordre de 50 milliards de francs. Des investissements qui permettront à l’usine du Sud de se positionner sur le marché des batteries pour véhicules électriques qui connaît une forte croissance. Selon Antonin Beurrier, le patron de Vale NC, la demande de nickel spécifique au marché des batteries représentera d’ici quelques années près de 500 000 tonnes chaque année, soit une augmentation de la demande en nickel de l’ordre de 25 %.

Mais si Vale NC peut se positionner sur ce filon, ce n’est pas forcément le cas de KNS et de la SLN. La production de batteries nécessite un nickel relativement pur, ce qui n’est pas le cas des ferronickels qui contiennent seulement 35 % de nickel. Selon une étude réalisée en février 2018 par OFI Asset Management, une des plus importantes sociétés de gestion françaises, à l’horizon 2021, la demande de nickel destinée au véhicule électrique sera de l’ordre de 158 000 tonnes contre 22 000 tonnes en 2017.

Une progression exponentielle qui ne sera pas sans conséquence sur les prix. En parallèle, il n’existe pas ou peu de projets permettant d’augmenter la production de ce nickel « pur » ou nickel de classe 1 qui représente aujourd’hui environ 40 % de la production totale. Cette nouvelle demande pourrait donc créer des tensions sur le nickel de classe 1 et tirer fortement ses prix à la hausse.

La société de gestion estimait qu’une hausse du prix serait de nature à stimuler la filière de recyclage qui, selon Wood Mackenzie, un groupe de conseil notamment spécialisé dans les métaux et les mines, a doublé depuis 2015 et a atteint 30 000 tonnes en 2017. La hausse du prix pourrait également pousser certains industriels à substituer d’autres produits au nickel qui deviendrait trop coûteux. OFI prend notamment l’exemple du nickel utilisé pour le placage de certains objets. Une activité qui consommait tout de même près de 130 000 tonnes de nickel en 2016. Si un équilibre entre offre et demande de nickel de classe 1 est possible grâce au report de certaines demandes et au développement du recyclage sans bouleverser le marché, les experts estiment qu’il impliquera nécessairement une hausse de prix.

SLN et KNS probablement seront concernés par le marché des batteries

Le nickel de classe 2, dont la teneur en nickel est de 35 % comme celui produit par l’usine du Nord et la SLN, ne pourra pas bénéficier de cette hausse des prix. Pour être utilisable dans les batteries, trop d’opérations doivent être réalisées rendant le produit final trop coûteux. La SLN ne devrait donc pas être concernée, ce sera en revanche être le cas d’Eramet qui, grâce à son usine de Sandouville, produit du nickel très pur.

L’opérateur français est également associé au projet de Weda Bay, en Indonésie, qui pourrait se positionner sur ce marché porteur. Les syndicats de la SLN regretteront la décision d’avoir arrêté de produire des mattes de nickel très concentré, en août 2016, avec la fermeture de l’atelier Bessemer. Une décision qui a positionné la SLN uniquement sur le marché très concurrentiel des ferronickels. Pour sa part, l’usine de Sandouville est désormais approvisionnée par du concentré de nickel finlandais.

Si le risque de décrochage de prix entre les deux types de nickel est envisageable et envisagé par certains, d’autres experts, notamment chez Wood Mackenzie, estiment que c’est toutefois peu probable. Mais quoi qu’il arrive sur les places boursières et en particulier au London Metal Exchange, la SLN et KNS vont devoir se frotter à la concurrence nouvelle d’acteurs chinois installés en Indonésie, toujours plus gros et toujours moins chers.

Le sidérurgiste chinois Tsingshan a ainsi produit 1,5 million de tonnes de fonte brute de nickel ou pig iron en 2018, soit l’équivalent de 120 000 tonnes de nickel métal. La capacité de l’impressionnant complexe intégrant fonte du nickel et production d’acier inoxydable est de 200 000 tonnes de nickel par an. D’autres projets de « super complexes» sont dans les cartons et représentent une menace importante pour les producteurs calédoniens. D’autant que de nombreux observateurs internationaux redoutent une nouvelle crise financière d’ampleur cette année. Elle frapperait d’abord les États-Unis, sur fond de guerre commerciale avec la Chine, et la Chine elle-même qui vient d’annoncer une croissance de 6,6 % en 2018. Un chiffre qui donne le tournis aux pays industrialisés, mais qui inquiète l’empire du Milieu qui n’avait pas enregistré de si mauvais résultats depuis près de 30 ans. Les bourses chinoises ont aussi fortement reculé l’année dernière.

©Marc Le Chélard/VNC

Une rechute du marché ?

Une récession mondiale porterait un coup dur aux métallurgistes calédoniens et nécessiterait sans doute un travail de fond sur le positionnement stratégique de la Nouvelle-Calédonie en matière de nickel. D’autant que plusieurs mouvements de grève ont frappé les producteurs calédoniens, sans compter l’émergence de revendications dans les communes minières pour une meilleure prise en compte des populations et de l’environnement. Des revendications qui auront des coûts pour les opérateurs. Le conflit qui touche actuellement la SLN pourrait avoir de graves conséquences prochainement. La puissance des fours vient d’être réduite face à la baisse des stocks de minerai qui atteignent 140 000 tonnes. Ce qui représente à peine plus d’une dizaine de jours d’exploitation. La fermeture d’un four pourrait impliquer la mise au chômage de nombreux salariés. L’avenir de la SLN apparaît donc bien incertain, du moins celui de l’usine de Doniambo.

La SLN dispose cependant du plus grand domaine minier et cherche à compenser les pertes de son usine peu compétitive par le développement de ses exportations. Si la solution produit ses effets à court terme en procurant de l’argent frais, elle ne permet pas de capter la grande partie de la valeur ajoutée générée par le nickel. Alors que la SLN est arrivée au bout de son prêt accordé par l’État et qu’elle pourrait bien avoir besoin d’un nouveau soutien, une nouvelle chute des cours lui serait extrêmement préjudiciable et viendrait compliquer son plan pour améliorer sa compétitivité au travers d’une baisse des coûts. Dans ce contexte, la baisse d’activité de l’usine de Doniambo au profit de l’export de minerai n’est pas à écarter… avec des conséquences profondes et pas seulement pour le secteur de la mine et le marché de l’emploi. La question du dimensionnement de la centrale électrique se reposerait dans de nouveaux termes. Dans tous les cas, l’avenir du nickel calédonien ne devrait pas ressembler à un long fleuve tranquille.


Les six enjeux du contrat de filière

• Le contrat prévoit tout d’abord que les filières industrielles aval puissent s’approvisionner en matières premières et secondaires durables et compétitives dans un environnement de concurrence équitable.

• Le numérique est amené à jouer un rôle de plus en plus important. Le plan prévoit d’accompagner les entreprises françaises, et notamment les PME, à monter en compétence et gagner en compétitivité.

• Un des objectifs est de contribuer à la transition écologique et énergétique en concevant et en utilisant les produits de manière différente.

Les entreprises de la mine et de la métallurgie pourraient ainsi être labellisées.

• Le contrat prévoit de développer l’économie circulaire et le recyclage, un pilier qui inclut la création d’une filière intégrée de recyclage des batteries au lithium

• Il est également question de travailler sur l’emploi et les compétences de façon à les adapter à la révolution numérique.

• Le plan prévoit, enfin, de favoriser l’innovation, un enjeu transversal aux cinq autres qui permettrait aux entreprises de se différencier de la concurrence.


Le Cese métropolitain plaide pour une relance de l’activité minière

En marge de la signature du contrat de filière, le Conseil économique, social et environnemental métropolitain a diffusé, le 22 janvier, un avis sur la dépendance aux métaux stratégiques. Le conseil appelle à une politique nationale forte permettant précisément de s’affranchir de la dépendance en sécurisant l’approvisionnement français au travers de la politique douanière, en accélérant le déploiement de l’économie circulaire et en envisageant la relance de l’exploitation minière en France métropolitaine et dans les Outremers.

Le Cese appelle à réformer le code minier et y intégrant notamment des engagements environnementaux incluant l’après-mine et les spécificités outremer. Le conseil estime également que les infrastructures minières doivent être soumises à débat public et faire l’objet d’expertise contradictoire. Autant d’élément qui pourrait inspirer la Nouvelle- Calédonie et l’évolution de son propre Code minier.

M.D.

©AFP 

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