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La culture « démembrée » en 2018

Le monde de la culture, en peine, était cette semaine dans la rue pour interpeller les Calédoniens et leurs élus. Les coupes budgétaires de 2018 annoncent la mort de bon nombre d’activités dans le secteur public et des pertes d’emplois : un « appauvrissement irréversible » de la culture pour tous et de ses missions de cohésion sociale.

Les difficultés n’épargnent personne et elles sont sans précédent. Le monde de la culture, asphyxié, a décidé de se faire entendre mardi devant le gouvernement et le Congrès. Une missive adressée au président du gouvernement résumait quelques jours auparavant les difficultés du secteur. Dans cette lettre, les directeurs des structures culturelles du territoire (l’ADCK-Centre culturel Tjibaou, le Théatre de l’Île, la Sacenc, le Musée maritime, le Chapitô, la Maison du livre, l’Académie des langues kanak, la bibliothèque Bernheim, le Conservatoire de musique et de danse) tirent la sonnette d’alarme. « Il est apparu assez clairement, disent-ils, que l’exercice budgétaire 2018 constituera un démembrement significatif et irréversible de l’action culturelle en Nouvelle-Calédonie. »

Danger immédiat

Les mots sont lourds et traduisent un réel abattement. « D’une manière assez paradoxale, alors que la Nouvelle-Calédonie devient partenaire de l’Unesco, nous considérons que le secteur culturel calédonien n’a jamais autant été en danger. » Les directeurs précisent être conscients de la réalité budgétaire et financière et pensent avoir « démontré » qu’ils pouvaient maintenir une activité, « malgré la baisse constante des dotations ». Mais, disent-ils, « de réductions en réductions, nous constatons que certains d’entre nous ne seront plus en mesure de remplir leurs missions ».

Parmi les exemples, « nombreux », les signataires évoquent la disparition partielle ou intégrale de missions essentielles comme l’enseignement musical et la lecture publique. Ils évoquent la situation du Musée maritime qui s’annonce « insoutenable », l’absence probable de crédits d’actions pour l’Académie des langues kanak, l’abandon de l’enseignement musical et chorégraphique dans l’intérieur et les Îles par le Conservatoire, la disparition par extension de l’Association de formation des musiciens intervenants (Afmi), l’abandon de pans entiers de missions à la bibliothèque Bernheim, la suppression des séances scolaires et des formations au Théâtre de l’Île.

Un modèle

Une centaine d’emplois seraient aujourd’hui en péril au sein de ces structures et les responsables s’inquiètent de l’appauvrissement de la culture pour tous et par là même de l’outil de cohésion sociale. « Nous avons la faiblesse de croire que l’action culturelle et le développement culturel sont des enjeux primordiaux dans la construction d’une société calédonienne harmonieuse (…) à l’heure où la jeunesse est unanimement considérée comme une priorité, il nous semble que l’apport du secteur culturel en cette matière n’a pas été mesuré à sa juste valeur. »

Ils soulignent être conscients que la culture est fortement dépendante des financements publics, à l’instar de la santé ou de l’éducation, mais ils saluent le modèle culturel français, sa « culture universaliste, démocratique, accessible au plus grand nombre et conduite par la volonté d’émanciper le citoyen ». Un parallèle est effectué avec l’apport de l’industrie privée (productions de concerts et festivals, productions et vente de disques, librairies), certes « attractif », mais « souvent coûteux » et qui ne peut profiter qu’à un « public restreint ».

Des explications nécessaires

Sans attendre de miracle, les responsables de la culture publique demandent une rencontre et des réponses rapides ne serait- ce que pour les contractuels qui devraient déjà faire l’objet d’un préavis de licenciement. Ils souhaitent savoir quels sont les arbitrages définitifs pour la filière, afin d’établir des plans d’accompagnement. Il faudra ensuite, estiment ils, aborder les problématiques de fond « qui minent le secteur culturel depuis quelques années », comme la délimitation des financements, la répartition des missions entre acteurs d’intérêt territorial, provincial, communal, et engager une grande réflexion sur les missions des établissements qu’ils ne sont plus en mesure d’assurer. De bien terribles augures…


L’exemple du Conservatoire

Les temps sont durs pour la culture. Ils le sont tout particulièrement pour le Conservatoire. Un préavis de grève a été déposé en début de semaine par la Fédération des fonctionnaires suite à l’annonce « subite et inattendue » des restrictions budgétaires par les différentes collectivités pour 2018. Sur un budget annuel de 650 millions de francs, la province Nord a annoncé la suppression de son attribution de 128 millions, la province des Îles de ses 28 millions. Moins drastique, la province Sud a annoncé qu’elle reverrait sa dotation à la baisse de 47 millions de francs à environ 40 millions. Enfin, la Nouvelle-Calédonie, on le sait, envisage d’appliquer une diminution de 15 à 20 % selon les établissements publics.

68 familles

Dans ce contexte, les conséquences sont énormes pour les emplois. 15 serait menacés au sein de l’établissement et 53 à l’Afmi, l’Association de formation des musiciens intervenants, sous contrat avec le Conservatoire et développée pour assurer ses missions dans le Nord, l’intérieur et les Îles dans le cadre du rééquilibrage. « À la veille des fêtes, ce sont 68 familles qui pourraient se voir signifier la fin de leur emploi », rage David Meyer, à la tête de la Fédération des fonctionnaires, qui ajoute que ces personnes, dont certains ont « quinze ans d’ancienneté » jouissent de « possibilités de reconversion extrêmement limitées ».

Une question de choix

Cette baisse des subventions signera tout simplement la fin de l’enseignement de la musique et de la danse par le Conservatoire et ses intervenants dans le Nord et les Îles. Pour la Fédération des fonctionnaires, l’AFMI ou le conservatoire ce désengagement total de certaines collectivités est intolérable. « On ne peut pas abbattre à zéro % une subvention publique, où il y a des emplois. Beaucoup de méthodes peuvent etre envisagées mais pas celle là » nous dit le directeur du conservatoire, Jean-Pierre Cabée.

Au-delà des emplois, c’est une nouvelle fois la jeunesse qui est directement amputée et autant dire que le signal est extrêmement négatif estime la Fédération des fonctionnaires. « On parle beaucoup de la jeunesse aujourd’hui et la laisser à l’abandon ainsi sur le domaine musical, c’est inadmissible ».  Le manque de discussions est également pointé du doigt. La structure s’est vue signifier cette décision « au détour d’un conseil d’administration » et aucune rencontre n’a eu lieu sur le sujet. Il semble par ailleurs qu’il y ait un problème de responsabilité : la province Nord estime qu’il revient à la Nouvelle-Calédonie de prendre en charge les délocalisations de son établissement public.

Pour David Meyer, tout le monde doit prendre ses responsabilités et il aurait peut-être fallu penser les choses en amont. Il pointe également des choix discutables : « Les Francofolies, qui sont un très bel événement, ont reçu d’importantes subventions. Ces subventions auraient pu permettre de garder tous ces emplois. En gros, on sacrifie l’enseignement musical d’une année pour un événement de deux ou trois jours. »

La grève est illimitée et les représentants réclament l’ouverture de négociations et un engagement fort des politiques. « Les paroles ne valent pas actes et c’est un engagement écrit que nous attendons désormais pour la suite » confirme Alain Guarese, le directeur de l’AFMI. Un nouveau conseil d’administration est prévu dans les prochains jours. Les employés à Nouméa et dans les différentes antennes, avec le soutien des parents d’élèves, ont exprimé leurs inquiétudes et leur mécontentement en ne tenant pas les auditions et examens.

Le gouvernement a fait savoir qu’il était « très attentif » à la situation et que d’autres réunions sur le sujet avec les présidents des executifs du gouvernement et des provinces étaient déjà programmées. Une réunion avec le secrétaire général mardi n’a pas donné davantage de réponses aux inquiétudes des uns et des autres.

C.M.

©AFMI/Olivia Wamytan et DNC/C.M.

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